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L'homme qui a peur de sa femme

La victimisation masculine dans les violences conjugales constitue un angle mort. Comment l’expliquer, et que pouvons-nous faire pour y remédier ?

Dr Koen Thomeer, médecin généraliste - 19 mai 2026

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Une enquête européenne sur les violences fondées sur le genre (EU-GBV), menée en 2021-2022 en Belgique auprès d’un échantillon représentatif de 5.494 personnes, a livré un chiffre qui n’a fait la une d’aucun journal : 33,1 % des répondants masculins ont déclaré avoir subi au moins une forme de violence entre partenaires intimes au cours de leur vie, contre 31,3 % des femmes. 

Pour ceux qui mettent instinctivement ce chiffre en doute – et je connais ce réflexe –, voici une nuance essentielle : la nature de ces violences diffère fondamentalement. Parmi les victimes masculines, 74,1 % ont subi exclusivement des violences psychologiques (contre 48,6 % chez les femmes). Les combinaisons de plusieurs formes de violence – physique, psychologique et sexuelle – sont significativement plus fréquentes chez les femmes (48,7 % contre 23,5 %). Les violences physiques touchent les femmes presque deux fois plus souvent (14,4 % contre 8,5 %) ; les violences sexuelles conjugales sont rapportées si rarement par les hommes qu’elles se situent sous le seuil de diffusion statistique.

La prévalence totale est donc comparable, mais pas la morphologie de la violence. Les victimes masculines subissent majoritairement des violences psychologiques prolongées sans composante physique : dénigrement, isolement, contrôle coercitif, menaces de plainte ou de retrait des enfants, contrôle financier, gaslighting. Face à cette prévalence de 33,1 %, une statistique policière est accablante : parmi l’ensemble des victimes de violences intrafamiliales, seulement 3 % environ déposent plainte. Cet écart n’est pas un artefact de l’absence de violence. C’est un artefact de l’invisibilité.

Pourquoi nous passons à côté

Il existe un terme scientifique pour décrire ce phénomène : l’injustice épistémique. La professeure Ines Keygnaert (UGent, ICRH), qui publie au niveau international sur la victimisation sexuelle masculine, l’exprime ainsi : « Lorsqu’un homme et une femme racontent exactement la même histoire, nous avons généralement tendance à croire plus rapidement la femme et à réfléchir avec elle à des solutions. Les hommes, en revanche, sont davantage mis en doute. On leur dit aussi souvent qu’ils devraient se comporter comme de vrais hommes. »

L’homme lui-même ne sait souvent pas que ce qu’il vit constitue des « violences conjugales »

Cela ne vaut pas que pour les patients. Les recherches montrent que les professionnels – y compris les médecins généralistes – suivent eux aussi, inconsciemment, des schémas de genre lorsqu’ils évaluent une situation de victimisation. Celui de la « victime idéale », dans lequel une femme passive est agressée par un homme actif, est si dominant qu’il rend les autres configurations presque illisibles.

Que faire en consultation ?

Les victimes masculines se présentent rarement avec le bon motif de consultation. Elles consultent pour les conséquences : plaintes somatiques persistantes et inexpliquées, troubles anxieux ou de l’humeur, isolement social, communication minimisante, attitude craintive et incongruences.

Aucun signal n’est pathognomonique en soi. Mais leur association, surtout chez un patient qui ne présentait pas, auparavant, ce type de comportement, mérite un questionnement ciblé.

Interrogez de manière neutre sur le plan du genre. Non pas : « Votre femme vous frappe-t-elle ? », mais plutôt : « Votre partenaire a-t-il/elle déjà fait des choses dont vous vous êtes dit : cela n’est pas normal ? » Les questions portant sur les schémas relationnels et leur impact concret fonctionnent mieux que les questions centrées sur un incident précis :

  • Avez-vous le sentiment que votre partenaire contrôle votre comportement, vos déplacements ou vos contacts ?
  • Craignez-vous la réaction de votre partenaire face à des choses du quotidien ?
  • Votre partenaire vous a-t-il/elle déjà menacé – avec les enfants, avec une plainte, ou de se suicider ?
  • Voyez-vous moins souvent vos amis et votre famille qu’auparavant ?
  • Avez-vous le sentiment de ne plus savoir qui vous êtes ?

Interrogez les deux partenaires séparément. Ne minimisez pas et validez le vécu exprimé. « Cela doit être angoissant » est une possibilité de réponse. « Mais elle ne le pense peut-être pas ainsi » en est une autre, mais nuisible. Il y a peu de chances qu’un homme se livre à nouveau après que son récit ait été relativisé.

Documentez les schémas relationnels, pas seulement les incidents. Dans les dossiers judiciaires, les faits isolés disparaissent ; les schémas qui s’inscrivent dans le temps, avec dates et impact, persistent. N’oubliez pas les composantes numériques et administratives (tracking, fausses plaintes, procédures en cours). En cas de lésions physiques, un certificat médical correctement rédigé peut constituer plus tard une preuve cruciale. Le patient peut, s’il le souhaite, emporter lui-même le certificat lors d’un dépôt de plainte ; le médecin ne le transmet pas directement à la police (secret professionnel).

Soyez attentif au risque post-séparation. Les violences s’arrêtent rarement au moment de la séparation ; elles changent de forme. Les abus institutionnels et administratifs – procédures interminables, instrumentalisation des enfants – constituent une forme de violence reconnue à laquelle les victimes masculines restent souvent confrontées pendant des années.

Orientez le patient, même en cas de doute. N’oubliez pas le réflexe de protection de l’enfant : les enfants témoins de violences conjugales sont eux-mêmes victimes de maltraitance infantile – interrogez-les et effectuez un signalement si nécessaire. Depuis mars 2026, il existe également, spécifiquement pour les hommes, ookmannen.be – un site d’information multilingue proposant un autoquestionnaire, un plan de sécurité et des orientations vers des services d’aide.

>> Ceci est une version abrégée d’un article paru sur lejournaldumedecin.com (rubrique « L'expertise »). Vous y trouverez davantage d’outils pratiques pour le médecin généraliste ainsi que des références vers des recommandations et des ressources d’aide.

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