OpinionGynécologie

À toutes les femmes derrière le ruban, celles dont l’histoire ne tient pas dans la couleur rose

Je n’ai jamais vraiment aimé le mois d’octobre. Avant, je trouvais que les feuilles mortes avaient quelque chose de mélancolique, mais joli. Depuis que j’ai eu un cancer du sein, octobre est devenu rose.

Dre Danielle Fontaine, sénologue diagnosticienne - 3 novembre 2026

octobre roseRose partout. Sur les vitrines. Sur les tee-shirts. Sur les rubans. Sur les gâteaux. Sur les bouteilles d’eau. Bientôt, je pense, sur les rouleaux de papier toilette.

J’ai donc décidé de faire une petite mise au point. Mon cancer, lui, n’était pas rose. Il était plutôt beige-blanc-gris, couleur salle d’attente un lundi matin. Il y avait eu la mammographie. Puis l’échographie. Puis la biopsie. Puis le fameux « il faut qu’on se revoie ». Phrase qui, dans la vie médicale , ne présage généralement rien de bon.

Après, il y a eu les médecins, les rendez-vous, les examens, les mots compliqués, les traitements, les cheveux qui ont décidé de prendre leur retraite anticipée et les gens qui me regardaient avec cette expression particulière qu’ont les personnes qui ne savent pas quoi dire mais qui veulent absolument dire quelque chose.

« Tu es forte. » Je ne savais pas très bien ce que cela voulait dire. Parce qu’il y a eu des jours où je n’étais pas forte. Des jours où j’avais peur. Des jours où j’en avais marre. Des jours où j’aurais volontiers troqué mon cancer contre une gastro monumentale avec deux jours au fond du lit et une bassine à portée de la main ou même contre une rage de dents carabinée: trois voire même quatre jours de douleurs insoutenables à gémir, des antalgiques et le droit de maudire quelqu’un.

Dre Danielle Fontaine« Je voudrais surtout qu’on se souvienne que derrière le ruban, il y a une femme. »

Et puis il y a eu les autres jours. Ceux où j’ai ri. Parfois au mauvais moment. Ce qui est probablement une de mes spécialités. J’ai découvert que l’on pouvait avoir peur et rire dans la même journée. Pleurer et mettre du rouge à lèvres cinq minutes après. Se sentir fragile et envoyer promener quelqu’un avec une remarquable vigueur.

J’ai surtout découvert quelque chose d’assez étrange : le cancer avait réussi à entrer dans ma vie sans pour autant devenir ma vie. Il avait pris une place. Une grosse place. Une énorme place parfois. Mais pas toutes les places. Il restait mes amis. Mes enfants. Les repas trop longs. Les mauvaises blagues. Les bons vins. Les messages auxquels je ne réponds pas. Les projets que je continue à faire comme si j’avais signé un contrat à durée indéterminée avec l’avenir.

Et puis il y avait mon sein. Celui qui avait fait parler de lui sans même demander mon avis. Je lui en ai beaucoup voulu. Mais finalement, je crois que nous avons décidé de faire la paix. Après tout, il n’avait rien demandé non plus.

Alors oui, octobre sera rose. Pourquoi pas. Mais moi, je voudrais surtout qu’on se souvienne que derrière le ruban, il y a une femme. Une femme qui a parfois peur. Qui a souvent peur. Qui peut être épuisée. Qui peut avoir envie qu’on lui fiche la paix. Qui peut rire très fort. Qui peut être magnifique avec un foulard, une cicatrice ou rien du tout. Une femme qui n’a pas besoin d’être courageuse 24 heures sur 24. Juste besoin de continuer à être elle. Et ça, finalement, c’est déjà beaucoup.

Quant à mon cancer… Il a peut-être cru qu’il venait prendre toute la place. Il s’est trompé d’adresse.

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