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Comment réduire le risque de cancer ?

Pourquoi certaines personnes développent-elles un cancer et d’autres pas ? Quelle est l’influence des facteurs environnementaux et des comportements individuels ? Le Dr Philippe Westerlinck, radiothérapeute au CHU de Liège, a consacré un ouvrage éclairant aux facteurs de risque du cancer. Le Journal du Médecin a rencontré l’auteur.

Erik Derycke - 22 septembre 2026

Dr. Philippe Westerlinck

Le Journal du Médecin : Pour commencer, pouvez-vous nous parler un peu de vous ? Pourquoi avez-vous choisi la médecine ?

Philippe Westerlinck : La médecine m’attirait parce qu’elle associe la science à la possibilité d’agir concrètement pour les autres. On tente de comprendre des processus biologiques complexes, puis on se retrouve face à un patient pour qui ces connaissances ont des conséquences très tangibles.

Pour ma spécialisation, je souhaitais donc choisir une discipline qui combine étroitement la haute technologie et l’humain. Je l’ai trouvée dans la radiothérapie. Pour chaque patient qui m’est adressé, je peux en principe encore faire quelque chose.

Vous avez étudié à Anvers et travaillez à Liège. Comment êtes-vous arrivé là ?

La radiothérapie est une petite discipline : notre assemblée annuelle réunit moins de 200 membres. Il faut donc faire preuve de souplesse. Un poste s’est libéré à Liège et je me suis bien adapté à la région. J’ai appris à apprécier les différences entre le nord et le sud du pays. C’est un cliché, mais ici, on vous salue chaque jour en vous faisant la bise.

On observe clairement une sorte de continuum des Pays-Bas vers la Wallonie, en passant par la Flandre. Aux Pays-Bas, la structure et les règles sont très claires. On peut qualifier cela négativement de « rigide » ou, de manière positive, de « bien organisé ». En Flandre, nous sommes déjà un peu plus souples : les règles et les structures existent, mais nous pouvons encore les adapter si nécessaire. En Wallonie, en revanche, la flexibilité constitue la règle : chaque cas est examiné individuellement.

Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?

Dans ma pratique, on me demandait régulièrement : « Docteur, pourquoi ai-je eu ce cancer ? » Les patients veulent comprendre pourquoi la maladie les frappe et cherchent des informations sur leurs risques personnels. Trop souvent, ils ne reçoivent ces informations que lorsqu’il est trop tard, après le diagnostic.

Les personnes chez qui un cancer a été diagnostiqué se demandent également souvent ce que cela signifie pour leurs proches. Pour certains cancers, les membres de la famille présentent un risque accru, mais ce n’est certainement pas le cas pour tous. Le cancer du sein, par exemple, présente clairement une concentration familiale. Mais il s’agit aussi du cancer le plus fréquent chez la femme. Toutes les femmes courent donc un risque, même en l’absence d’antécédents familiaux.

J’ai donc développé une application mobile, la Cancer Risk Calculator, disponible sur Android et iOS. Elle permet aux utilisateurs de calculer leur risque relatif de développer différents cancers à partir de modèles validés et de mieux connaître les facteurs de risque. L’application vous indique où vous vous situez par rapport au reste de la population et si votre risque est augmenté ou réduit. Vous pouvez, par exemple, présenter plusieurs petits facteurs de risque de cancer du poumon. Mais si vous ne fumez pas, ce risque diminue immédiatement de manière importante.

Nous avons initialement testé l’application auprès de patients atteints d’un cancer, parce que le mot « cancer » ne les effrayait plus.

Quelles ont été les réactions ?

Extrêmement positives : deux tiers des patients ont déclaré que l’application leur avait permis de découvrir des facteurs de risque. L’alimentation était le sujet qui suscitait le plus d’intérêt. Les gens ignoraient, par exemple, à quel point la consommation de viande rouge pouvait faire une différence.

Plus de la moitié des participants ont affirmé qu’ils allaient modifier certains aspects de leur mode de vie sur cette base. Et nous parlons de personnes qui avaient déjà eu un cancer ! Ce que les gens déclarent ne correspond évidemment pas toujours à ce qu’ils font réellement, mais j’ai tout de même trouvé ce signal très encourageant.

Pour créer cette application, j’ai d’abord constitué une vaste bibliothèque d’études consacrées aux facteurs de risque et aux cancers qui leur sont associés. J’y ai ensuite ajouté des statistiques sur la prévalence du cancer selon l’âge, le sexe et l’origine ethnique. Ces données sont très détaillées : les utilisateurs peuvent connaître le risque, pour une personne appartenant à leur cohorte, de développer un cancer précis au cours des 10, 20 ou 30 prochaines années, mais aussi sur l’ensemble de leur vie. Ils peuvent même évaluer le risque d’en mourir.

Enfin, j’ai intégré à l’application un grand nombre de modèles de risque validés, capables de fournir des estimations détaillées à partir de plusieurs facteurs. Plus j’avançais, plus je constatais qu’une application restait trop limitée pour offrir une explication réellement complète. C’est ainsi que j’en suis venu au livre : il me donne l’espace nécessaire pour exposer tous ces chiffres et expliquer les mécanismes sous-jacents.

Le livre contient effectivement une mine d’informations. Pouvez-vous sélectionner quelques enseignements particulièrement marquants ?

J’ai déjà évoqué l’alimentation, mais de nombreux facteurs mentionnés dans le livre surprennent les lecteurs. Cela montre l’ampleur du fossé entre ce que nous savons avec certitude sur les risques de cancer et ce qui parvient réellement jusqu’à la population. J’ai lu récemment - dans Le Journal du Médecin, d’ailleurs - que plus de la moitié des Belges ignoraient que le papillomavirus humain, ou HPV, était associé au cancer, alors qu’il s’agit précisément de l’un des principaux virus cancérigènes.

Il existe beaucoup d’autres éléments auxquels les gens ne pensent pas. Un lien clair existe, par exemple, entre la consommation de boissons très chaudes et le risque de cancer de l’œsophage. Dans les pays où le thé est bu brûlant, ce cancer est plus fréquent. Le mécanisme est bien connu : les boissons très chaudes irritent chroniquement les muqueuses, ce qui multiplie par plus de huit le risque de carcinome épidermoïde de l’œsophage.

Je raconte dans le livre l’histoire d’un homme qui m’avait été adressé avec une volumineuse tumeur dans la bouche. Ses muqueuses étaient manifestement endommagées, mais il ne présentait aucun des facteurs de risque les plus fréquents. Mon étonnement n’a pas duré longtemps : son métier figurait dans son dossier. Il était cracheur de feu professionnel.

Il existe bien d’autres faits surprenants. Tout le monde sait qu’il faut se brosser les dents deux fois par jour pour prévenir les caries. Mais une bonne hygiène dentaire réduit aussi de 17 % le risque de tumeurs de la bouche et du cou. Des effets s’observent même à distance : lorsqu’on ne se brosse pas les dents quotidiennement, le risque de cancer du foie augmenterait jusqu’à 75 %. Tout le livre regorge de ce type d’associations inattendues.

Un autre enseignement tient aux connaissances croissantes sur les prédispositions génétiques à certains cancers. Les études d’association pangénomique, ou GWAS (Genome-Wide Association Studies), analysent le génome d’un grand nombre de personnes afin d’évaluer leur susceptibilité au cancer. Elles montrent que les différences entre les individus ne s’expliquent pas uniquement par leur consommation de tabac ou d’alcool, par exemple : il existe une sensibilité individuelle antérieure à ces comportements.

À propos de l’alcool, les brasseurs belges se sont récemment opposés à la mention « l’alcool nuit à la santé », alors que celui-ci constitue un facteur de risque reconnu pour plusieurs cancers. Que pensez-vous de cette controverse ?

Soyons clairs : l’alcool est cancérigène. Lorsque vous buvez de l’alcool, votre risque de cancer augmente. Cela dit, je comprends que, pour beaucoup de personnes, ce ne soit pas le seul élément à prendre en considération. Mon objectif n’est certainement pas d’inciter chacun à réduire au minimum tous les risques possibles. Il faudrait être très névrosé pour raisonner ainsi. Mon livre ne constitue donc pas une prescription en faveur d’une existence ascétique et sans saveur.

L’un de mes oncles est un véritable amateur de vin. Si je lui disais qu’il doit arrêter de boire, il ne serait pas plus heureux. Mais je ne vais pas non plus lui affirmer que l’alcool est inoffensif, parce qu’il ne l’est pas. Je souhaite surtout permettre aux gens de faire un choix éclairé. Il faut donc pouvoir dire clairement que certaines choses ne sont pas bonnes pour la santé, et l’alcool en fait partie.

J’ai moi-même constaté à quel point l’information pouvait être motivante. J’ai développé l’application avec un ami qui a les cheveux roux, les yeux bleus et beaucoup de taches de rousseur. Depuis qu’il a pris conscience de son risque relatif de mélanome, il applique désormais sa crème solaire avec beaucoup de soin.

Le médecin généraliste peut-il contribuer à mieux faire connaître les facteurs de risque ?

Absolument. À mes yeux, le médecin généraliste joue un rôle central dans la prévention du cancer. Ma vision est peut-être aussi influencée par mon histoire personnelle : je suis le petit-fils d’un médecin généraliste, le fils d’un médecin généraliste et je suis marié à une médecin généraliste.

Mon père soigne encore aujourd’hui certaines personnes dont il avait autrefois pris en charge les parents. Il les a mises au monde, les a vues grandir et suit désormais leurs enfants. Il est presque impossible de mesurer la force du lien qui se construit ainsi.

En tant que médecin généraliste, vous connaissez non seulement les antécédents médicaux et le mode de vie de vos patients, mais aussi ceux de leur famille. Vous pouvez aborder l’alcool, le tabagisme, l’alimentation ou l’activité physique d’une manière qui m’est impossible en tant que spécialiste. Je ne vois le patient qu’une fois la tumeur découverte.

La prévention fonctionne d’ailleurs toujours mieux lorsqu’on ne se contente pas de dire à quelqu’un ce qu’il doit faire, mais qu’on lui explique aussi pourquoi. Le conseil d’un médecin qui vous connaît depuis des années et comprend votre situation personnelle a un tout autre poids que des recommandations générales en matière de santé.

Dans l’introduction, vous écrivez que 90 % des cancers sont évitables. Ce message ne risque-t-il pas de culpabiliser les personnes atteintes d’un cancer, qui pourraient penser qu’elles auraient pu éviter la maladie en faisant d’autres choix ?

Je nuance immédiatement ce chiffre. Il repose sur le constat que, selon les études, seuls 10 à 30 % de l’ensemble des cancers ont une origine purement génétique. Autrement dit, dans ces cas-là, la cellule développera un cancer quoi qu’il arrive. Tous les autres cancers - soit 70 à 90 % - dépendent aussi d’influences extérieures.

Mais nous ne maîtrisons pas toutes ces influences. Prenons les rayonnements : nous sommes tous constamment exposés à différentes formes de rayonnement, notamment tellurique et cosmique. Une personne qui vit en Wallonie est de toute façon davantage exposée aux rayonnements naturels qu’une personne vivant en Flandre.

Cela peut aller jusqu’à l’anecdote amusante. Les bananes, par exemple, contiennent tellement de potassium qu’elles sont légèrement radioactives. Des conteneurs de bananes sont parfois arrêtés parce qu’ils déclenchent les détecteurs de rayonnement. Il s’agit de quantités infimes, mais cela montre qu’il est impossible d’éviter totalement toute exposition aux rayonnements.

Si l’on se limite aux cancers que nous pourrions probablement prévenir en modifiant nos comportements individuels, cela représente encore 30 à 40 % des cas. Ce n’est tout de même pas négligeable. Dans n’importe quel autre contexte, nous considérerions une telle réduction du risque comme impressionnante.

Personne ne doit donc se sentir coupable. Mais, inversement, il serait faux de penser que nous ne pouvons rien faire. Je compare parfois le cancer à une loterie, dont le prix serait quelque chose que personne ne souhaite gagner. Chacun se présente au départ avec un billet. Les personnes qui fument ou ne bougent pas suffisamment reçoivent des billets supplémentaires. Cela ne signifie pas qu’elles développeront nécessairement un cancer, mais leurs probabilités augmentent.

À l’inverse, même si vous avez réduit tous les facteurs de risque, vous conservez toujours un billet. Le sort peut donc aussi tomber sur vous.

Le cancer: Comprendre les causes

Philippe Westerlinck, Le cancer : Comprendre les causes et réduire les risques, Editions Racine 2026.

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