Santé mentale
Un concert ou une pièce de théâtre... sur prescription médicale
Vous pourrez bientôt prescrire un concert, une expo au musée ou encore une pièce de théâtre à vos patients en difficultés psychologiques. La plateforme Prescrivity, lancée à l’initiative de deux députés francophones, est en phase test. « Parce que la culture est aussi essentielle à la santé que l’activité physique et une alimentation saine », confie Charles Gardier, aka « M. Francofolies ».
Les prescriptions non médicamenteuses gagnent du terrain dans les cabinets de médecine générale, ces dernières années. On ne s’étonne plus guère d’entendre parler de « sport sur ordonnance » ou de « bain de nature » parmi la palette d’outils disponibles pour soigner, tant physiquement que psychologiquement.
Bien sûr, beaucoup de médecins de famille n’ont pas attendu que ces concepts soient 'à la mode' pour les mettre en pratique : de tout temps, ils ont conseillé à leurs patients « d’aller marcher », « d’aller nager », « de manger plus équilibré », « de se changer les idées en lisant un bon bouquin ou en allant voir un film »…
La nouveauté réside davantage dans le fait de prescrire officiellement ces activités comme on le ferait pour un anxiolytique ou un antidépresseur (social prescribing [1]). Tendre une ordonnance, dans le cadre de la relation de confiance médecin-patient, légitimise et renforce la démarche. Bien plus que si c'est un ami qui glisse le même conseil à l'oreille.
Du microlocal jusqu'au niveau fédéral
D’ici la fin de l’année, vous pourrez prescrire des activités culturelles et des manifestations sportives : les députés Nicolas Janssen et Charles Gardier (aussi connu pour sa casquette « Francofolies de Spa ») mettent la dernière main à Prescrivity, une plateforme de prescriptions événementielles via QR code, en partenariat avec la société belge Seaters (déjà à l’origine de CureWiki) qui dispose du savoir-faire spécifique, notamment en matière de billetterie.
« Au départ, l’idée a été déposée au niveau local, à Spa, et on a commencé à travailler avec des médecins généralistes comme le Dr Wee Min Kuo, échevin spadois, et le Dr Michel Meuris (AGEF) », entame Charles Gardier, qui est aussi conseiller communal à Spa. « Il fallait un outil facile et rapide, bien cadré notamment au niveau du respect des données de santé, et qui n’ajoute pas de difficultés organisationnelles au quotidien des médecins. »
L’idée s’inspire des prescriptions muséales lancées à Sprimont (Liège) avec le Centre d’interprétation de la pierre par le Centre de Santé intégrée des Carrières, centre médical déjà bien connu pour ses prescriptions de nature.
« Il y a également des initiatives en Angleterre, avec des clubs de foot », poursuit le député libéral. « Le but n’est pas de faire du business, nous travaillons au format ASBL. Nos contacts nous ont très vite emmenés du niveau de la Fédération Wallonie-Bruxelles à l’échelle belge : il suffit de traduire la plateforme dans nos trois langues. Nous avons par ailleurs déjà des contacts à l’étranger, où notre initiative suscite également de l'intérêt. »
Des prescriptions qui soignent aussi la culture
« On ne cherche pas que des partenariats sur de grosses manifestations - c'est même sans doute ce qui sera le moins souhaité par les patients, qui préféreront rester pas trop loin de chez eux -, mais surtout avec des centres culturels, touristiques, des musées… » Prescrivity table sur un réseautage important afin de pouvoir proposer un large choix d’activités culturelles, patrimoniales, sportives...
« Il y a beaucoup de manifestations où les organisateurs savent, 15 jours avant, que ce ne sera pas complet et disposent donc de tickets qui ne trouveront pas preneurs. Nous les proposer est une sorte ‘d’acte citoyen’, une démarche sociétale en soutien à la santé mentale. Tous les gens du métier trouvent que c'est une excellente idée. »
Il y a par ailleurs un intérêt du monde culturel qui y voit, pour sa part, une magnifique opportunité de rappeler que oui, ses activités sont essentielles – souvenons-nous du covid - pour la santé mentale, un des grands enjeux actuels en santé publique. « C’est la reconnaissance d'un secteur par rapport à un autre - le secteur médical -, dans une collaboration qui ne peut faire que du bien aux uns et aux autres », assure Charles Gardier.
« C’est la reconnaissance d'un secteur par rapport à un autre - le secteur médical -, dans une collaboration qui ne peut faire que du bien aux uns et aux autres. » - Charles Gardier
Le ticket coûtera 1,5 ou 2 euros aux patients, montant symbolique pour soutenir la plateforme, mais surtout renforcer l'engagement et éviter le no-show, que l'on sait plus important en cas de gratuité.
« Par ailleurs, le patient qui se voit prescrire une activité se fera certainement accompagner par quelqu’un qui, lui, paiera sa place. Et il y a des chances qu’il renouvelle l’expérience de sa propre initiative, en payant, parce que ça lui aura fait du bien. » Une opération 'win-win', donc.
Apporter sa pierre à l’édifice
« Les prescriptions événementielles ne vont pas soigner toutes les dépressions ni tous les troubles mentaux, j’en suis conscient. C'est un outil parmi d'autres, dans un combat global, avec le sentiment d’apporter modestement notre pierre à l'édifice dans le combat contre les difficultés que rencontrent nos concitoyens en santé mentale plutôt que de regarder sans rien faire. Plus je discute avec les acteurs de terrain, plus le projet a du sens », ajoute Charles Gardier, sensibilisé à la cause par le cas de sa maman, à la santé défaillante.
Au-delà des dépressions ou des burn out, Prescrivity pourra également être utilisée pour donner une respiration bienvenue chez des patients atteints d'un cancer ou d'une maladie chronique lourde, qui connaissent un coup de blues.
« Je suis convaincu que si demain la prescription culturelle se vulgarise, qu’il est reconnu que la culture est essentielle à la santé comme l’activité physique et une alimentation saine, on aura un effet boule de neige. Les gens se diront que ça a du sens de partager des moments et de vivre des émotions culturelles, et la culture y gagnera aussi. C'est vraiment mon leitmotiv. Et c’est symbolique d’avoir d’abord proposé l’idée à Spa, première ville thermale au monde, premier endroit où des gens se sont rassemblés pour prendre soin d'eux-mêmes... »
Référence
Cooper M, et al. BMJ Open 2022;12:e060214. doi:10.1136/bmjopen-2021-060214