Neurogénétique
Quand jeunesse et démence se rencontrent
La problématique de la démence précoce a occupé une place importante dans l’agenda politique ces derniers mois, et le sujet est également de plus en plus présent dans les médias 'grand public'. Lors du dernier symposium de neurogénétique à Gand, l’accent fut mis sur les aspects génétiques.

La démence précoce est moins fréquente que la démence du sujet âgé, mais elle s’accompagne de défis spécifiques, notamment en termes de diagnostic, souvent difficile, ainsi que d’impact sur la vie professionnelle (et les revenus), la vie familiale et la vie sociale.
Par ailleurs, les systèmes de soins sont principalement conçus pour une population âgĂ©e et ne sont pas adaptĂ©s aux patients plus jeunes. Enfin, les personnes atteintes de dĂ©mence prĂ©coce prĂ©sentent une mortalitĂ© plus Ă©levĂ©e que la population gĂ©nĂ©rale, avec une espĂ©rance de vie rĂ©duite de 10 Ă 15 ans, notamment en raison d’un taux de suicide plus Ă©levĂ© [1].Â
La démence précoce en quelques chiffres
On parle de démence précoce ou de démence du sujet jeune lorsque les premiers symptômes apparaissent avant l’âge de 65 ans. Selon les estimations du Centre fédéral d’expertise des soins de santé (KCE), environ 7.300 personnes âgées de 30 à 64 ans sont concernées dans notre pays, et près de 800 nouveaux cas sont diagnostiqués chaque année.
L’incidence augmente avec l’âge, avec près de 80 % des patients appartenant Ă la tranche des 55–64 ans. Aucune diffĂ©rence significative n’est observĂ©e entre les hommes et les femmes. Au total, la dĂ©mence prĂ©coce reprĂ©sente environ 4 % de l’ensemble des cas de dĂ©mence [1].Â
DĂ©lai diagnostique prolongĂ©Â
Souvent, un temps prĂ©cieux est perdu avant que le bon diagnostic ne soit posĂ©. Une mĂ©ta-analyse rĂ©cente a montrĂ© que le dĂ©lai moyen avant le diagnostic de dĂ©mence (tous types confondus) est de 3,5 ans. Pour la dĂ©mence prĂ©coce, ce dĂ©lai atteint en moyenne 4,1 ans [2].Â
Ce retard diagnostique s’explique notamment par un tableau clinique souvent moins Ă©vocateur que dans les dĂ©mences Ă dĂ©but tardif. Les symptĂ´mes peuvent aussi mimer certaines pathologies psychiatriques (notamment la dĂ©pression, les troubles bipolaires ou la schizophrĂ©nie). Ă€ cela s’ajoute un manque de connaissances, tant chez les professionnels de santĂ© que dans le grand public. Plusieurs annĂ©es peuvent ainsi s’écouler avant que la dĂ©mence prĂ©coce ne soit reconnue.Â
Signaux d’alerte
Certains signes [1] doivent systĂ©matiquement conduire Ă des investigations plus approfondies :Â
- Des troubles tels qu’une désinhibition ou des modifications cognitives (une désorientation, par exemple ) apparaissant pour la première fois chez une personne âgée de 55 à 64 ans, sans antécédent psychiatrique personnel ;
- Des troubles psychiatriques, comportementaux ou cognitifs chez une personne ayant des antécédents familiaux de démence précoce ;
- Des symptômes psychiatriques ne s’améliorant pas malgré une prise en charge conforme aux recommandations et/ou une psychothérapie ;
- Des symptĂ´mes neurologiques d’aggravation progressive tels qu’une apraxie, une limitation des mouvements oculaires verticaux, des troubles de l’équilibre ou des chutes.Â
Dans les centres de rĂ©fĂ©rence, des examens spĂ©cialisĂ©s (bilan neuropsychologique approfondi, imagerie cĂ©rĂ©brale, analyse de biomarqueurs dans le liquide cĂ©phalorachidien ou le plasma, tests gĂ©nĂ©tiques) peuvent confirmer le diagnostic et prĂ©ciser le type de dĂ©mence. L’imagerie cĂ©rĂ©brale, incluant des techniques structurelles et fonctionnelles, fait partie intĂ©grante de l’évaluation des dĂ©mences prĂ©coces. L’imagerie par rĂ©sonance magnĂ©tique (IRM) cĂ©rĂ©brale peut mettre en Ă©vidence des atrophies rĂ©gionales orientant vers une forme spĂ©cifique de dĂ©mence. Par exemple, une atrophie hippocampique est Ă©vocatrice de la maladie d’Alzheimer, tandis qu’une atrophie frontotemporale oriente vers une dĂ©gĂ©nĂ©rescence frontotemporale.Â
Souvent, un temps précieux est perdu avant que le bon diagnostic ne soit posé.
Principales causes de la dĂ©mence prĂ©coceÂ
Alors que la maladie d’Alzheimer constitue la principale cause de dĂ©mence Ă un âge plus tardif (environ 60 % des cas), elle ne reprĂ©sente qu’environ 30 % des dĂ©mences prĂ©coces. Les autres causes incluent la dĂ©mence vasculaire (18 %), la dĂ©mence frontotemporale (12 %) et la dĂ©mence Ă corps de Lewy (7 %). S’y ajoutent les dĂ©mences liĂ©es Ă une consommation excessive d’alcool (10 %), ainsi que des causes plus rares, notamment des maladies neurologiques (par exemple la maladie de Huntington ou la sclĂ©rose en plaques) ou des affections infectieuses (telles que le VIH ou la neurosyphilis) [3].Â
La dĂ©mence prĂ©coce est-elle hĂ©rĂ©ditaire ?Â
Chez environ 15 % des patients atteints de dĂ©mence prĂ©coce, une mutation gĂ©nĂ©tique autosomique dominante est identifiĂ©e. Un test gĂ©nĂ©tique est fortement recommandĂ© lorsque la dĂ©mence est diagnostiquĂ©e chez un sujet jeune, en particulier en cas d’antĂ©cĂ©dents familiaux de dĂ©mence prĂ©coce et/ou de dĂ©but avant l’âge de 45 ans ; dans ce cas, près de 50 % des patients prĂ©sentent une transmission hĂ©rĂ©ditaire directe [3]. Dans la dĂ©mence frontotemporale, le risque de transmission est Ă©galement plus Ă©levĂ© que dans les autres formes, avec une hĂ©rĂ©ditĂ© autosomique dominante dans 20 Ă 50 % des cas, le plus souvent liĂ©e Ă une mutation du gène C9orf72 (tableau ci-contre).Â
D’autres formes familiales de dĂ©mence prĂ©coce sont notamment observĂ©es dans la maladie de Huntington, la maladie de Niemann-Pick type C et l’artĂ©riopathie cĂ©rĂ©brale autosomique dominante avec infarctus sous-corticaux et leucoencĂ©phalopathie (CADASIL) [3]. On peut donc conclure qu’une proportion non nĂ©gligeable de patients atteints de dĂ©mence prĂ©coce prĂ©sente un facteur gĂ©nĂ©tique et/ou hĂ©rĂ©ditaire, ce qui justifie la rĂ©alisation d’un bilan gĂ©nĂ©tique approfondi.Â
Références
1. Centre fédéral d’expertise des soins de santé. Démence précoce : vers un parcours de soins intégré en Belgique. 2025. Disponible sur : https://kce.fgov.be/sites/default/files/2025-01/KCE_395BS_Demence_Precoce_Parcours_de_Soins_Belgique_Synthese.pdf
2. Kusoro O, Roche M, et al. Time to diagnosis in dementia: a systematic review with meta-analysis. Int J Geriatr Psychiatry. 2025;40:e70129. doi:10.1002/gps.70129
3. Loi SM, Cations M, Velakoulis D. Young-onset dementia diagnosis, management and care: a narrative review. Med J Aust. 2023;218(4):182–189. doi:10.5694/mja2.51849