Sport et (in)continence : une liaison dangereuse ?
CONGRÈS ICS En matière d’incontinence urinaire féminine, l’activité sportive fait débat : faut-il la prescrire ou la proscrire ? Deux études, présentées début octobre au congrès 2026 de l’International Continence Society, éclairent la question de façon étonnante, et nourrissent la réflexion quant aux messages véhiculés à ce sujet.
Les fuites urinaires sont un motif fréquent de consultation en médecine générale. Au-delà de la kiné et d’une éventuelle prise en charge en urologie, la question de l’activité sportive se pose. Certains médecins craignent qu’elle affaiblisse le plancher pelvien, particulièrement les sports dits à impact, comme la course à pied. [1] Qu’en est-il réellement ?
Les études publiées jusqu’ici sur la question portent essentiellement sur des activités spécifiques et des critères liés aux symptômes. Aucune revue systématique n’avait encore synthétisé les données à travers les âges, les genres et les types d’activités en examinant la morphométrie et la fonction du plancher pelvien. Une équipe de l’Université de Montréal s’y est donc attelée.
Sport(s) et plancher pelvien
Leur recherche [2] a recensé les études comparant des groupes plus et moins actifs, à l’aide de différents outils de mesure (palpation digitale, pression intravaginale et dynamométrie, techniques d’imagerie, etc.). La vingtaine d’études retenues incluaient un total de 2 325 femmes adultes. Parmi les groupes « actifs » figuraient des athlètes multisports, des femmes pratiquants des activités à haut impact, des coureuses, des haltérophiles, des militaires, des femmes actives en période périnatale et des femmes actives de plus de 60 ans.
« La plupart des études n’ont pas montré de différence entre les groupes », explique Marie-Pierre Cyr, professeure adjointe à l’École de réadaptation de l’Université de Montréal et première autrice de cette revue systématique. « Dans plusieurs études, les groupes actifs tendent même à obtenir de meilleurs résultats pelviens que les groupes moins actifs. Si quelques études font état de différences que l’on pourrait qualifier de défavorables, elles sont toutefois minoritaires par rapport à celles qui ne révélent aucune différence du tout. »
Certes, les études transversales ne permettent pas d’établir de lien de causalité entre activité physique et plancher pelvien. Les données demeurent également limitées, les études comportent des limitations méthodologiques et sont hétérogènes, ne serait-ce qu’en termes de cohortes. Hommes, enfants et adolescents, séniors, personnes transgenres et femmes ayant accouché restent ainsi sous-représentés. Mais dans la population la plus étudiée, constituée de femmes nullipares, âgées de moins de 55 ans et non ménopausées, l’activité physique ne semble pas nuire au plancher pelvien à priori.
La biomécanique des coureuses
Cela dit, force est de constater que, chez les coureuses, l’incontinence d’effort (IE) est fréquente. Sa prévalence atteindrait jusqu’à 44 %. Étonnamment, beaucoup de ces femmes ont une force et une endurance du plancher pelvien similaires, voire supérieures à celles des coureuses continentes. [3] Une équipe de recherche brésilienne étudie cet apparent paradoxe et explore la façon dont les membres inférieurs absorbent les chocs de la course à pied.
« La fonction du plancher pelvien ne diffère pas entre les coureuses continentes et les coureuses incontinentes à l’effort. »
En 2025, en comparant une trentaine de coureuses, ils avaient eux aussi constaté que la fonction du plancher pelvien ne différait pas entre les coureuses continentes et celles présentant une incontinence d’effort. Par contre, ils avaient observé que ces dernières absorbaient moins d’énergie au niveau de la cheville et davantage à la hanche. Ces observations suggéraient donc des sollicitations accrues des structures pelviennes. « Toutefois, cette mesure n’avait été faite qu’à un seul moment, après 30 minutes de course sur tapis, à vitesse imposée », explique Natália Cardoso Campos, kinésithérapeute et coautrice de l’étude. « Nous avons donc voulu savoir si ces absorptions d’énergie moins efficaces étaient liées aux temps et aux vitesses de course. »
Hanche, cheville et (in)continence
La nouvelle étude, présentée au congrès de l’ICS, a également suivi une trentaine de coureuses, âgées de 18 à 45 ans. Un premier groupe rassemblait des femmes continentes et le second celles ayant des fuites pendant l’effort. Elles ont couru 25 minutes sur un tapis, à leur propre rythme (comparable entre les deux groupes), et leurs mouvements cinétiques ont été analysés à différents moments. Qu’en ressort-il ? « Les coureuses incontinentes présentaient une absorption d’énergie plus faible au niveau de la cheville et plus importante au niveau de la hanche que les coureuses continentes, tout au long de la course. »
Bien sûr, comme les conclusions de l’étude l’indiquent, cela n’explique sans doute pas tout et la cohorte est limitée. Or, ces résultats suggèrent que l’altération de la répartition des charges pourrait accroitre les sollicitations mécaniques locales du plancher pelvien et ne pas dépendre principalement de la durée ou la vitesse de la course.
Lors de la séance de questions/réponses, un urologue a demandé si « les coureuses incontinences courent différemment parce qu’elles sont incontinentes ou sont-elles incontinentes parce qu’elles courent différemment ? » « C’est la question à un million ! » a répondu la chercheuse brésilienne. « À ce stade, nous l’ignorons encore. Des études supplémentaires sont nécessaires pour bien comprendre les mécanismes à l’œuvre et leur impact sur la continence. »
En attendant, ces travaux tendent à battre en brèche l’idée reçue selon laquelle les sports à impact, en particulier la course à pied, seraient délétères pour le plancher pelvien et/ou favoriseraient l’incontinence. Vraisemblablement, rien n’est moins sûr.
Références
(1) K. Bø et I. E. Nygaard, « Is physical activity good or bad for the female pelvic floor? À narrative review », Sports Med 2020;50(3):471-484.
(2) M-P. Cyr et al, « Potential impact of physical activity on pelvic floor morphometry and function: a systematic review of studies comparing physically active and less active populations », abstract 103, ICS 2026 Maastricht, Continence 2026;19S:102580.
(3) N. C. Campos et al, Inefficient impact absorption and reduced shock attenuation in female runners with stress urinary incontinence. J Biomech 2025, 187:112753.
(4) N. C. Campos et al, Time-related changes in ankle and hip energy absorption during running: a comparison between continent and incontinent female runners, abstract 138, ICS 2026 Maastricht, Continence 2026;19S:102615.