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« Nous faisons bien plus qu’endormir les patients »

Les anesthésistes doivent souvent faire face à de nombreux préjugés, même parmi les médecins. Le Dr Arne Wouters, médecin assistant en anesthésie (UZA), explique, dans un livre, la réalité et la complexité du quotidien des anesthésistes, et comment ils gèrent la grande responsabilité de cette spécialité médicale.

Erik Derycke - 6 octobre 2026

Arne Wouters, anesthesist

Le journal du Médecin a rencontré le Dr Arne Wouters alors qu’il vivait les derniers jours de son assistanat : officiellement reconnu spécialiste le 1er octobre, il a effectué ses études de médecine et sa spécialisation en anesthésie à l’Université d’Anvers, tout en menant parallèlement un doctorat.

Lorsqu’il a entamé ses études de médecine, il se destinait plutôt à la médecine d’urgence: « Pendant mes stages aux urgences, des médecins du service m’ont expliqué que la formation en anesthésie pouvait également constituer une voie intéressante : elle offre une solide formation de base dans les disciplines de médecine aiguë et permet ensuite de se spécialiser davantage en soins intensifs. »

Des idées reçues, même parmi les médecins

L’une des principales idées reçues sur l’anesthésie est qu’il s’agit d’une discipline monotone, qui se résume à endormir les patients puis les réveiller. « C’est au contraire une spécialité extrêmement variée », souligne le Dr Wouters. « Il faut maîtriser la gestion des voies aériennes sous toutes ses formes et dans toutes ses dimensions, la mise en place d’accès vasculaires ainsi que l’utilisation de médicaments vasoactifs pour soutenir la fonction cardiaque et la pression artérielle, y compris dans les situations aiguës et critiques. Lorsque la situation l’exige, il faut être capable d’agir rapidement : on n’a pas le temps d’attendre du renfort. »

« Je ne peux pas simplement tourner un bouton, pour faire baisser instantanément la pression artérielle de 5 mmHg. »

Certaines idées reçues persistent également parmi les médecins. « Elles portent parfois sur des aspects purement médicaux. Pendant une intervention, nos collègues chirurgiens sont très concentrés sur leur geste, ce qui est parfaitement compréhensible. Mais il arrive que certaines de leurs demandes soient incompatibles avec les contraintes anesthésiques. Chez un patient présentant une fragilité cardiovasculaire importante et maintenu en position de Trendelenburg pendant toute l’intervention, nous ne pouvons pas simplement passer en position de Trendelenburg inversée pour faciliter l’exposition du champ opératoire : sur le plan hémodynamique, le patient risquerait de ne pas le tolérer. Dans ce cas, c’est à nous de nous y opposer. »

« Autre idée reçue: nous avons un contrôle parfait sur tout. Prenons un patient qui souffre d’hypertension artérielle chronique : nous devons trouver le juste équilibre entre une pression artérielle suffisamment basse pour répondre aux besoins du chirurgien et suffisamment élevée pour préserver une bonne perfusion cérébrale. Si nous visons une pression autour de 110 mmHg, elle sera parfois à 105, parfois à 115. Je ne peux pas simplement tourner un bouton pour la faire baisser immédiatement de 5 mmHg. »

Parfois, les malentendus sont plus subtils, poursuit le Dr Wouters: « Ce n’est pas parce que nous avons endormi un patient que nous sommes libres jusqu’au moment de le réveiller. La présence de l’anesthésiste tout au long de l’intervention est à la fois une nécessité médicale et une exigence déontologique : il doit assurer une surveillance continue et pouvoir intervenir immédiatement si nécessaire. »

« Il arrive que la maternité nous appelle en pleine nuit pour poser une péridurale à une femme enceinte. Mais si, à ce moment-là, l’anesthésiste est mobilisé par une urgence vitale, comme une dissection aortique de type A ou une hémorragie postopératoire importante, il ne peut pas simplement s’absenter. Cela suscite parfois de l’incompréhension : la patiente souffre beaucoup, mais nous ne pouvons pas nous libérer pour venir. »

Anesthésie locorégionale ou générale

Autre idée reçue que le jeune spécialiste bat en brèche dans son livre: l’anesthésie locorégionale serait plus simple et moins complexe que l’anesthésie générale. « En anesthésie générale, nous avons coutume de dire que les anesthésistes sont un peu comme le casino : 'la banque gagne toujours'. Même face à des patients particulièrement complexes, nous finirons toujours par parvenir à les endormir. En anesthésie locorégionale, nous n’avons pas cette certitude : parfois, malgré nos efforts, l’anesthésie ne prend pas. Et il y aura toujours des patients chez qui nous devrons finalement passer à une anesthésie générale. »

« Dans certaines disciplines, l’anesthésie générale reste une conditio sine qua non, l’anesthésie locorégionale ne pouvant tout au plus venir qu’en complément. C’est le cas, par exemple, de la chirurgie de l’œsophage. La pose d’un cathéter péridural apportera bien sûr un meilleur confort au patient après l’intervention. Mais réaliser une chirurgie de l’œsophage par voie transthoracique sans anesthésie générale est aujourd’hui loin d’être une pratique courante et ne serait acceptée que par peu de patients. À l’inverse, certaines interventions - souvent en chirurgie orthopédique - peuvent parfaitement être réalisées sous anesthésie locorégionale. Mais si un patient est terrifié à l’idée de rester éveillé pendant l’intervention, nous pouvons bien entendu opter pour une anesthésie générale, par exemple pour une libération du canal carpien. »

Le patient acteur de la décision

Lorsque le choix est possible entre anesthésie générale et locorégionale, tant le chirurgien que le patient ont leur mot à dire, précise encore le Dr Wouters. « Pour la pose d’une prothèse de hanche, par exemple, certains chirurgiens privilégient clairement la rachianesthésie, alors que d’autres préfèrent une anesthésie générale. La préférence du chirurgien est souvent présentée au patient comme première option. Certains l’acceptent, d’autres, et c’est parfaitement légitime, font connaître leur préférence. Dès lors que celle-ci est compatible avec les impératifs anesthésiques et chirurgicaux, nous en tenons compte. »

Il arrive aussi qu’un patient change d’avis juste avant l’intervention: « Tout est prêt pour une anesthésie générale, mais le patient préfère finalement une rachianesthésie. Nous sommes très flexibles dans ce cas. »

À la différence de la chirurgie, où la réputation du spécialiste peut peser dans le choix du patient, rares sont ceux qui choisissent expressément leur anesthésiste. « C’est justement ce que j’apprécie dans notre spécialité : nous travaillons davantage en coulisses. Je n’ai pas besoin d’être sur le devant de la scène », confie le Dr Wouters. « Quand un patient demande un anesthésiste en particulier, il s’agit souvent d’un confrère ou d’un proche d’un confrère. On le prend comme un compliment. »

Des histoires qui marquent

Dans son livre, Arne Wouters évoque également plusieurs cas qui, malgré tous les efforts déployés, ont connu une issue fatale. « Nous exerçons dans une spécialité où les situations aiguës et critiques font partie du quotidien. Y être confronté est inhérent à notre métier. Un décès reste toujours un décès, certaines histoires vous marquent profondément. »

Il existe une différence importante entre une situation de crise aux soins intensifs, aux urgences ou en préhospitalier avec le SMUR, et une complication qui survient de manière inattendue au bloc opératoire. « Lorsqu’un patient réanimé après un arrêt cardiaque, présentant d’importantes lésions cardiaques et un pronostic neurologique peu favorable, fait un nouvel arrêt aux soins intensifs, on met évidemment tout en œuvre pour le sauver, dans le respect des décisions prises en amont. Mais si l’on n’y parvient pas, on le vit moins comme une erreur personnelle ou un échec », explique le médecin. « C’est tout autre chose lorsqu’un jeune homme de 18 ans, en parfaite santé, fait une asystolie et un arrêt cardiaque au cours d’une appendicectomie. On se retrouve là aussi dans une situation de réanimation, avec une prise en charge qui, en soi, ne diffère pas de celle menée aux soins intensifs, aux urgences ou avec le SMUR. Mais on sous-estime souvent l’immense sentiment de responsabilité qui vous saisit brutalement à ce moment-là. Et si l’issue est défavorable, on se demandera toujours : ai-je fait quelque chose de mal ? On considère parfois que ce genre de situation fait partie du métier, en anesthésie comme dans toutes les disciplines de soins critiques. Mais le choc reste profond. »

Santé mentale

Dans le monde médical, les anesthésistes traînent une mauvaise réputation en matière de consommation de substances. Ils figurent aussi parmi les médecins les plus exposés au risque de suicide, souligne le Dr Wouters dans son livre. La profession accorde-t-elle suffisamment d’attention à la santé mentale des siens ?

« Pour ma part, j’arrive généralement assez bien à prendre du recul face à ce genre de situations éprouvantes. J’ai la chance de pouvoir compter sur un cercle d’amis auprès duquel je peux trouver du soutien. Mais j’imagine que c’est plus difficile pour les collègues qui n’ont pas un tel réseau sur lequel s’appuyer. Dans les hôpitaux, les choses ont clairement évolué dans le bon sens ces dix à vingt dernières années. L’accompagnement est bien meilleur. Encore faut-il que les collègues perçoivent le besoin de soutien. Il reste certainement des progrès à faire. »

>> Arne Wouters, Slaap lekker. Een anesthesist vertelt. Pelckmans Uitgevers, 2026.

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