Dans les prisons belges, la santé mentale sacrifiée à la surpopulation
La surpopulation et le manque de personnel rendent parfois impossible une prise en charge psychiatrique appropriée dans les prisons belges, alerte le Comité anti-torture du Conseil de l’Europe. La situation des personnes internées, dont plus d’un millier restent détenues faute de places adaptées, est jugée « désastreuse ».

Les conditions observées dans plusieurs prisons belges risquent d’exposer les détenus à des « traitements inhumains et dégradants » et de fragiliser l’ensemble du système pénal. Le constat figure dans un rapport du Comité européen pour la prévention de la torture (CPT), publié mardi à la suite de visites menées en mai 2025 dans les prisons de Gand, Haren, Marche-en-Famenne, Nivelles et Turnhout, ainsi que dans les centres de psychiatrie légale de Gand et d’Anvers.
Au cœur des préoccupations figure la dégradation de la santé mentale des détenus. La surpopulation, le manque d’intimité, l’insécurité et la raréfaction des activités créent un environnement particulièrement délétère pour les personnes déjà fragilisées psychiquement.
Des soins psychiatriques parfois impossibles
Au moment des visites, le taux d’occupation des prisons atteignait 118 %. Depuis, la population carcérale a encore augmenté de près de 4 % et le nombre de personnes contraintes de dormir sur un matelas posé à même le sol a plus que doublé, souligne le président du CPT, Alan Mitchell. Certains détenus disposent de moins de 4 m² d’espace personnel dans leur cellule.
Cette promiscuité accroît les tensions, les violences et les risques de décompensation psychiatrique. Elle complique également l’accès aux services psychosociaux et aux soins médicaux individualisés. Le CPT constate des retards importants dans les consultations de santé mentale et dans les traitements liés aux addictions. Dans certains établissements, une prise en charge appropriée se révèle même « impossible ».
Les experts demandent des mesures immédiates, sans attendre le transfert complet des soins pénitentiaires vers le SPF Santé publique. La continuité des soins reste également menacée par le manque d’agents chargés d’accompagner les détenus. Des consultations médicales sont ainsi régulièrement annulées ou reportées, souvent sans explication préalable.
Les mouvements sociaux aggravent encore ces difficultés. Selon le CPT, le service minimum légal était rarement assuré durant les jours de grève, avec des conséquences directes sur les soins, les activités et les sorties des détenus.
Plus d’un millier de personnes internées en prison
La situation est particulièrement préoccupante pour les personnes internées. Celles-ci ont été déclarées pénalement irresponsables en raison d’un trouble mental, mais plus d’un millier d’entre elles se trouvaient encore en prison lors des visites de mai 2025, notamment faute de places dans les structures psychiatriques adaptées.
À Gand, les internés représentaient 40 % de la population carcérale, contre 38 % à Turnhout. Le CPT qualifie leur situation de « désastreuse », tant pour les patients que pour le personnel. Certaines personnes préféraient ne plus se rendre dans la cour, par crainte des bagarres et du trafic de drogues.
Le personnel pénitentiaire, malgré sa bonne volonté, ne dispose pas toujours des formations élémentaires nécessaires pour accompagner des patients souffrant de troubles psychiatriques sévères. À Gand, les experts ont constaté des conflits entre services, mais aussi des situations de négligence grave. Des détenus très malades étaient parfois laissés seuls dans des cellules souillées d’urine et d’excréments.
Des réponses disciplinaires à la détresse psychique
Le CPT dénonce aussi l’absence de cadre juridique spécifique pour les personnes internées maintenues en prison, alors que leur état nécessiterait un environnement thérapeutique. Faute de dispositifs adaptés, les directions pénitentiaires en viennent parfois à appliquer des mesures disciplinaires lorsqu’un interné présente un risque d’automutilation ou de passage à l’acte suicidaire.
Cette confusion entre trouble psychiatrique et comportement disciplinaire illustre, selon le Comité, l’inadéquation fondamentale de la prison pour ces patients. Elle peut renforcer leur isolement et aggraver leurs symptômes au lieu de les protéger.
Dans ce climat instable, les violences entre détenus sont fréquentes et provoquent régulièrement des blessures. Le CPT rapporte également une augmentation des allégations de mauvais traitements commis par des membres du personnel pénitentiaire, notamment des gifles, coups de poing ou coups de pied lors d’interventions, parfois dans des zones dépourvues de vidéosurveillance.
Les établissements plus récents et moins surpeuplés, comme ceux de Haren et de Marche-en-Famenne, obtiennent une appréciation plus favorable. Pour le CPT, cette différence confirme que l’amélioration de la santé mentale en prison passe non seulement par un accès effectif aux soins, mais aussi par une réduction urgente de la surpopulation et le transfert des personnes internées vers des structures réellement thérapeutiques.