Intérêt de la vaccination au cours de la grossesse dans le contexte des infections émergentes
CONGRÈS EAPS 2025 Lors du récent congrès de l'EAPS (European Academy of Paediatric Societies), la
Pre Beate Kampmann a présenté une synthèse actualisée sur la vaccination chez la femme enceinte.

Beate Kampmann est professeure de santé mondiale à l'Hôpital universitaire de la Charité (Berlin), et de maladies infectieuses pédiatriques à la London School of Hygiene and Tropical Medicine. Elle est reconnue internationalement pour son expertise en infectiologie pédiatrique et en immunologie, avec un intérêt particulier pour la vaccination maternelle.
La vaccination pendant la grossesse constitue un levier majeur de prévention des infections susceptibles d’évoluer vers des formes sévères chez la mère et le nouveau-né, en particulier durant la période précédant l’administration des premiers vaccins chez le nourrisson.
Le transfert transplacentaire des immunoglobulines G (IgG) maternelles
permet l’acquisition d’une immunité passive fœtale, assurant une protection transitoire qui agit comme une « immunité relais » jusqu’au début du programme vaccinal pédiatrique (voir figure A). La vaccination maternelle induit des titres d’anticorps plus élevés chez la mère, qui se traduit par une augmentation des concentrations d’IgG transférées au fœtus. Ce mécanisme contribue à réduire la période de vulnérabilité immunologique du nouveau-né après la naissance (voir figure B). La vaccination maternelle n’est pas un concept nouveau : les vaccinations contre le tétanos, la coqueluche et la grippe sont recommandées depuis plusieurs années.
(Adapté de la présentation de la Pre Beate Kampmann, congrès EAPS 2025).
Plus récemment, un vaccin contre le virus respiratoire syncytial (RSV) destiné aux femmes enceintes a également été approuvé [1]. L’intérêt pour la vaccination pendant la grossesse mérite d’être renforcé, en particulier dans un contexte marqué par l’émergence de pathogènes tels que le chikungunya, la fièvre de Lassa ou le mpox. Bien que les femmes enceintes aient longtemps été exclues des essais cliniques, la prise de conscience progresse sur la nécessité d’évaluer la sécurité et l’efficacité vaccinales dans cette population afin d’éviter leur exclusion des futures stratégies de prévention vaccinale.
Enseignements tirés de la pandémie de covid-19
La pandémie de covid-19 a mis en évidence l’importance cruciale de disposer de
données spécifiques concernant les femmes enceintes. En raison de leur exclusion des essais cliniques initiaux, les vaccins ont été déployés sans données préalables dédiées à cette population. Les informations relatives à la sécurité d’emploi chez la femme enceinte n’ont été recueillies que secondairement, dans le cadre de la pharmacovigilance post-autorisation.
Cette situation sous-optimale a contribué à une hétérogénéité des recommandations et des politiques vaccinales entre les pays. Elle a toutefois favorisé une évolution des cadres réglementaires. Alors qu’avant 2018, l’exclusion systématique des femmes enceintes des essais cliniques était la règle, les recommandations actuelles préconisent désormais leur inclusion, à condition de disposer de données précliniques et de données de sécurité préliminaires suffisantes [2-3].
Vaccination dans le contexte des infections émergentes
Chikungunya: Jusqu’à récemment, le chikungunya était principalement considéré en Europe comme une pathologie d’importation. Des foyers autochtones ont toutefois été rapportés en France et en Italie [4], traduisant l’implantation durable du moustique tigre, vecteur du virus, sur le continent européen. Chez la femme enceinte, l’infection évolue le plus souvent sans complications maternelles spécifiques. En revanche, une infection survenant en période périnatale est associée à un risque de transmission maternofoetale pouvant atteindre 50 %. L’infection néonatale peut se compliquer de sepsis et d’atteintes neurologiques, avec un risque de séquelles neurodéveloppementales rapporté chez 28 à 50 % des enfants infectés. Bien que deux vaccins contre le chikungunya soient actuellement autorisés au sein de l’Union européenne, leur utilisation n’est pas recommandée pendant la grossesse, les femmes enceintes n’ayant pas été incluses dans les essais cliniques [5-6]. Dans ce contexte, la pharmacovigilance post-autorisation revêt une importance particulière pour documenter la sécurité vaccinale chez les femmes exposées au vaccin avant la connaissance de leur grossesse.
Fièvre de Lassa: Cette fièvre hémorragique virale est endémique en Afrique de l’Ouest; elle se transmet principalement par contact avec des rongeurs ou par transmission interhumaine. Les femmes enceintes et les foetus présentent une vulnérabilité particulièrement élevée à ce virus, associée à un risque de mortalité très important [7]. Plusieurs vaccins contre la fièvre de Lassa sont actuellement en cours de développement [8]. Le candidat le plus avancé repose toutefois sur un vecteur viral réplicatif, considéré comme moins adapté à une utilisation pendant la grossesse. Néanmoins, dans des situations critiques, une vaccination par ce type de vaccin pourrait être envisagée.
Mpox: À l’instar de la variole, le mpox est associé à un risque accru de formes sévères chez la femme enceinte, ainsi qu’à une augmentation du risque de fausses couches et de mort fœtale in utero [9]. Un vaccin est disponible, mais les données cliniques spécifiques chez la femme enceinte restent limitées [10]. Un essai clinique de phase 3 est actuellement en cours en République démocratique du Congo.
Ebola: Comme lors de la pandémie de covid-19, les vaccins contre le virus Ebola ont été administrés à des femmes enceintes en contexte épidémique, en l’absence de données cliniques préalables spécifiquement dédiées à cette population. L’infection par le virus Ebola est associée à une létalité fœtale quasi constante et à une augmentation marquée de la mortalité maternelle [11]. À ce jour, deux vaccins contre Ebola sont disponibles [12-13]. La mise en œuvre de protocoles spécifiques lors de l’épidémie en Afrique de l’Ouest a permis de générer des données de sécurité rassurantes pour l’un de ces vaccins. Par ailleurs, des données de phase 3 récemment publiées concernant le second vaccin, incluant plus de 2.000 femmes enceintes, n’ont mis en évidence aucun effet indésirable inattendu chez la mère ou l’enfant [14-15].
Outils de surveillance de la sécurité vaccinale
La Pre Beate Kampmann souligne trois piliers essentiels dans l’étude de la vaccination maternelle :
- L’évaluation de la pertinence de la vaccination ;
- Le recueil de preuves d’efficacité et de sécurité ;
- L’implémentation des politiques de santé.
L’évaluation de la sécurité ne doit pas se limiter aux effets indésirables maternels, mais intégrer de manière systématique les issues de grossesse (telles que les fausses couches), les issues périnatales (notamment la prématurité), ainsi que l’état de santé de l’enfant à long terme. Une interprétation rigoureuse de ces effets repose sur la disponibilité de données épidémiologiques de référence fiables, permettant d’estimer l’incidence attendue de ces événements au sein de la population obstétricale.
Cette démarche nécessite une collaboration internationale. Des initiatives telles que le GAIA Consortium, ainsi que les recommandations récemment publiées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), contribuent à l’harmonisation de la collecte des données [18-19].
Enfin, la Pr Kampmann souligne la nécessité d’améliorer les connaissances relatives à la vaccination pendant la
grossesse, tant chez les professionnels de santé qu’au sein de la population générale. Elle insiste sur l’importance d’un débat sociétal autour de l’acceptabilité de vaccins potentiellement salvateurs, dont les données cliniques peuvent être encore limitées aux stades précoces de leur développement. Selon elle, cette réflexion collective doit être engagée dès les premières phases de la recherche vaccinale.
Références
1. www.ema.europa.eu/en/medicines/human/EPAR/abrysvo.
2. Krubiner CB et al; PREVENT Working Group. Pregnant women & vaccines against emerging epidemic threats: Ethics guidance for preparedness, research, and response. Vaccine. 2021 Jan 3;39(1):85-120. doi: 10.1016/j.vaccine.2019.01.011.
3. www.fda.gov/drugs/development-resources/division-pediatrics-and-maternal-health-clinical-trials-pregnant-women
4. www.ecdc.europa.eu/en/chikungunya-virus-disease
5. www.ema.europa.eu/en/medicines/human/EPAR/vimkunya
6. www.ema.europa.eu/en/medicines/human/EPAR/ixchiq
7. Kayem ND, Benson C, Aye CYL, Barker S, Tome M, Kennedy S, Ariana P, Horby P. Lassa fever in pregnancy: a systematic review and meta-analysis. Trans R Soc Trop Med Hyg. 2020 May 7;114(5):385-396. doi: 10.1093/trstmh/traa011.
8. https://cepi.net/lassa-fever
9. Nachega JB et al; Mpox Research Consortium (MpoxReC). Mpox in Pregnancy - Risks, Vertical Transmission, Prevention, and Treatment. N Engl J Med. 2024 Oct 10;391(14):1267-1270. doi: 10.1056/NEJMp2410045.
10. www.ema.europa.eu/en/medicines/human/EPAR/imvanex
11. Foeller ME, et al; Pregnancy and breastfeeding in the context of Ebola: a systematic review. Lancet Infect Dis. 2020 Jul;20(7):e149-e158. doi: 10.1016/S1473-3099(20)30194-8.
12. www.ema.europa.eu/en/medicines/human/EPAR/ervebo
13. www.ema.europa.eu/en/medicines/human/EPAR/zabdeno
14. Nyombayire J, et al; Heterologous two-dose Ebola vaccine regimen in pregnant women in Rwanda: a randomized controlled phase 3 trial. Nat Med. 2025 Nov;31(11):3899-3906. doi: 10.1038/s41591-025-03932-z.
15. Kampmann, B., Hucko, A. Ebola vaccine safe for mothers and infants. Nat Med 31, 3618–3619 (2025). doi.org/10.1038/s41591-025-04000-2
16. Davies HG, et al; Standardizing case definitions for monitoring the safety of maternal vaccines globally: GAIA definitions, a review of progress to date. Int J Gynaecol Obstet. 2023 Jul;162(1):29-38. doi: 10.1002/ijgo.14843.
17. Stuurman AL, et al; WHO GVS MCC Sites. WHO global vaccine safety multi-country collaboration project on safety in pregnancy: Assessing the level of diagnostic certainty using standardized case definitions for perinatal and neonatal outcomes and maternal immunization. Vaccine X. 2021 Nov 3;9:100123. doi: 10.1016/j.jvacx.2021.100123.
18. www.who.int/publications/i/item/WHO-2019-nCoV-pregnancy-and-neonates-2022
19. Munoz FM, et al; A template tool for the evaluation of vaccines for emerging pathogens to be used for pregnant and breast-feeding women. Vaccine. 2025 Aug 30;62:127513. doi: 10.1016/j.vaccine.2025.127513.