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Tombé de la trousse

« Faire médecine », mais quelle médecine ?

6.882, cela fait du monde. Ils sont 6.882 candidats à s’être inscrits pour le concours d'entrée francophone en médecine et dentisterie en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) pour l'épreuve qui s’est déroulée le 27 août 2026 au Brussels Expo, le nombre de candidats admissibles étant de 1.947 au total (1.675 en sciences médicales et 272 en sciences dentaires).

Dr Carl Vanwelde, médecin généraliste - 8 september 2026

médecine études avenirTous ont sans doute intégré l’image d’un parent, d’un médecin proche, d’un aîné avant de tenter de « faire médecine », dans l’ignorance complète de ce que sera cette profession quand ils termineront leur formation. Faut-il pour autant les en dissuader, non sans doute, mais la question mérite d’être posée.

Quelle médecine dans dix ans ?

Imaginer la consultation d'un médecin de terrain dans dix ans, c'est tenter de déchiffrer le télescopage brutal entre la médecine hyper-technologique et une réalité humaine et sociale en pleine mutation.

Vaste chantier auquel se verront inévitablement confrontés ces futurs médecins, appelés à répondre à un quadruple défi : gérer le génome prédictif, concilier une médecine de pointe à la prise en charge de modes de vie souvent aberrants, assurer la pérennité d’une protection sociale équitable pour tous et redéfinir l’acte médical dans sa fonction du « prendre soin ».

Gérer le génome prédictif et les angoisses virtuelles

En disposant dès la naissance du séquençage intégral du génome de son patient, le médecin ne fera plus face à un individu qui exprime une souffrance, ou simplement soucieux de son hygiène de vie, mais à une carte de risques probabilistes. On peut relire le philosophe Georges Canguilhem décrivant la santé comme la possibilité de dépasser la norme, mais avec un bilan génétique prédictif affichant 35 % de risque de développer un Alzheimer et 50 % de risque de développer un cancer avant 60 ans, la personne ne sera plus jamais « saine ». Elle devient un malade en puissance.

Comment le futur médecin conciliera-t-il son rôle d’écoute du corps vers l'administration d'un risque algorithmique ? Devra-t-il prescrire des traitements préventifs lourds pour des maladies qui ne se déclareront peut-être jamais ? Et comment préserver la liberté légitime d'ignorer, exprimée par un patient quand la donnée prédictive est là, omniprésente?

Le grand écart entre thérapies de pointe et modes de vie aberrants

Le spectacle d’une salle d’attente au quotidien attise le sentiment d’absurdité du médecin oracle en prévention ou simple réparateur. Il voit défiler des patients détruits par la sédentarité, l'alimentation ultra-transformée, le manque de sommeil, le stress chronique et l'isolement social.

Certaines prédictions ont la peau dure, telles le paradoxe d'Ivan Illich (La Némésis médicale, 1975) pour qui plus la médecine devient performante pour traiter l'extrême complexité, plus elle risque d'exonérer la société de sa responsabilité collective envers le simple "bien vivre". Comment entretenir la flamme d’une médecine dont on a rêvé au début de son parcours de formation et l’impression pénible de n’être plus que la caution et le palliatif des conséquences quotidiennes d’un mode de vie absurde ?

Quel juste prix pour une vie ?

Plus que jamais, au croisement de la philosophie politique et de l’éthique dans la lignée de l’économiste John Rawls, le médecin de demain sera confronté à la stricte finitude des ressources publiques. Déjà problématique à l’heure actuelle à cause de l’inflation du coût de traitements chroniques dépassant mensuellement le montant de ce que les patients gagnent au terme d’une vie professionnelle, le choix que posera à l’économie de la santé l’apparition de traitements de pointe risque de s’avérer tragique en renoncements inévitables. On évoque une thérapie cellulaire ou génique à 500.000 euros la dose unique (600.000 à 1.000.000 euros par patient si on inclut la prise en charge connexe) pour sauver un patient d’un myélome, ou le guérir définitivement d’affections auto-immunes.

Cette opportunité déjà bien réelle pose inévitablement la question du coût d'opportunité pour la collectivité. Combien de postes d'infirmiers, de psychologues, d'actions de prévention primaire ou d'accompagnements de la dépendance devra-t-on sacrifier pour cette seule molécule ? Comment sauvegarder un système de santé qui demeure équitable : l’option envisagée de ne pas rembourser ces thérapies d'exception, ou de n’accorder que des remboursements sous condition de performance (Value-based pricing : le paiement complet étant conditionné à l'efficacité du traitement à six ou 12 mois) ouvre la porte à une médecine à deux vitesses : les biothérapies de pointe réservées à une élite financière, et les soins conventionnels pour le reste de la population.

Vers une redéfinition de l'acte médical

Que restera-t-il du "prendre soin" ? Le risque est réel d’une énorme désillusion pour cette génération de médecins confrontés à une technologie médicale de pointe capable d'analyser le génome et de prescrire un protocole moléculaire optimal en quelques secondes, guérir des maladies réputées incurables, capables de permettre enfin que « les paralysés marchent, les aveugles voient, les sourds entendent » mais à laquelle ils ne seront jamais associés dans leur pratique quotidienne.

Dr Carl VanweldeQue restera-t-il du "prendre soin" ? Le risque est réel d’une énorme désillusion pour cette génération de médecins confrontés à une technologie médicale de pointe, mais à laquelle ils ne seront jamais associés dans leur pratique quotidienne. 

Que restera-t-il au médecin de terrain comme valeur ajoutée, devenu progressivement un philosophe du quotidien pratiquant l’empathie, l'écoute de l'angoisse existentielle, l'accompagnement dans les choix d’un consentement éclairé sans jamais participer à la démarche thérapeutique curative ? Ce n’est guère anodin, même si ces pistes de réflexion dépasseront dans un avenir proche le simple colloque singulier, pour déboucher sur une interrogation sociétale.

Restera-t-il une liberté du non-savoir et l'être humain gardera-t-il le droit de ne pas être déterminé par un algorithme génétique dès sa naissance ? Des thérapies à 500.000 euros, irremplaçables à l’échelon individuel, préservent-elles le bien commun qu’est la sécurité sociale pour tous ? Engager des ressources colossales pour quelques-uns au détriment de la prévention globale ne viole-t-il pas l'obligation de maintenir un système de santé durable pour l'ensemble de la collectivité ? Toutes questions qui ne pourront être esquivées dans un avenir proche et imposeront des choix douloureux.

Une certitude néanmoins. Quels que soient les défis posés par une médecine en mutation profonde, il y aura une place pour chacun. Et si le vrai challenge consistait à former des médecins à la fois passionnés par la technicité, soucieux de la gestion du patrimoine commun qu’est la sécu et une attention permanente à la complexité du patient ?  Une indispensable utopie.

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