D. Bacquelaine à propos du ticket modérateur non indexé depuis 20 ans
« Le généraliste reçoit une pièce d’1 euro qu’on finira pas lui lancer, c’est indécent ! »
Le CHU de Liège célèbre cette année un demi-siècle de chirurgie cardiaque universitaire. À cette occasion, un symposium a réuni, il y a quelques jours, de nombreux médecins spécialistes pour évoquer, à l’aune d’un riche passé, l’engagement et l’innovation. Parmi les débats, sous l'égide du Pr Tchana-Sato, chef du service de chirurgie cardiaque du CHU liégeois, celui sur la place d’une spécialité académique, demain, vu les réformes en cours (financement hospitalier, paysage hospitalier, nomenclature). Le député fédéral Daniel Bacquelaine faisait partie des orateurs. Il est revenu sur l’importance des choix budgétaires – « des choix politiques ». Avec quelques punchlines.
« On parle toujours d'accessibilité aux soins avec, derrière, l'idée d'accessibilité financière. Mais l'accessibilité aux soins n’est intéressante que s’il s'agit d'une accessibilité à des soins de qualité - on oublie parfois de compléter la phrase », répond d'emblée le Dr Bacquelaine à Julie Morelle (RTBF), modératrice de la table ronde, à la question de savoir si la relation avec les patients ne risque pas de pâtir des fusions d’hôpitaux, demain, dans le cadre de la réforme du paysage hospitalier.
« Avoir accès à des hôpitaux avec une baisse progressive de qualité parce que les choix budgétaires n'ont pas été pertinents, c’est un problème. Aujourd'hui, la satisfaction des patients est grande, même si la transparence n'est pas aussi forte que dans d'autres pays : en France, on publie les enquêtes de satisfaction des hôpitaux dans de grands hebdos, c'est tout à fait ouvert », rappelle le député libéral.
Le ticket modérateur toujours à 1 euro : inadmissible
Pour Daniel Bacquelaine, médecin de formation, rappellons-le, une place plus large doit être donnée à l'innovation par rapport aux soins « tout-venant ».
« Il n'est pas acceptable de maintenir des quasi-gratuités pour des soins qui ne sont pas fondamentaux pour l’avenir d'un patient. On doit exiger des choix budgétaires qui demande une participation financière plus grande. Le ticket modérateur à 1 euro, c'est indécent ; c'est le même depuis 20 ans, ça n'a jamais été indexé ! Le MG reçoit une pièce d’1 euro qu’on finira pas lui lancer. Je trouve ça totalement invraisemblable. Rien qu'en adaptant les tickets modérateurs - et en gardant nos responsabilités, évidemment, pour les patients qui ne savent pas payer -, on pourrait gagner plusieurs centaines de millions à investir dans la recherche, l'innovation et des soins de qualité. C'est un vrai choix budgétaire à faire - un choix politique. »
Fusion à Liège : dépasser les 'susceptibilités médicales'
Le Dr Bacquelaine prévient : il faudra être attentif à la façon dont on va réformer le financement hospitalier pour que les dimensions universitaires (recherche, enseignement, innovation) de l’hôpital liégeois - le seul académique en Wallonie - soient préservées.
« On a, en Belgique, 103 hôpitaux et 189 sites. Je ne sais pas si cette densité hospitalière a un équivalent en Europe, voire dans le monde ! En région liégeoise, on discute beaucoup de fusion, avec les susceptibilités de chaque hôpital - principalement des médecins, nous les politiques sommes tous d'accord. Il faut pouvoir trouver des accords entre les conseils médicaux. Je comprends qu'il y ait des sensibilités différentes, qu’il soit difficile de mettre en œuvre des fusions, mais, à terme, elles seront nécessaires parce que les volumes d'activité exigeront des seuils. On risque de perdre progressivement des agréments dans une série de domaines, ce qui diminuera l'accessibilité pour les patients. C'est déjà le cas en oncologie pédiatrique. On doit travailler à ces réformes de manière efficace. »
Un regroupement des réseaux assurerait à Liège une puissance essentielle. « Dans la province de Liège, nous avons deux grands réseaux : Elipse avec le CHU, la Citadelle et un certain nombre d'autres hôpitaux, et Move, le réseau autour du MontLégia, avec des hôpitaux qui, selon le rapport des experts, sont amenés à disparaître car en dessous du nombre de lits agréés », rappelle le Dr Philippe Kolh, chirurgien cardiovasculaire de formation, directeur du département de gestion des systèmes d’information au CHU de Liège et par ailleurs président du festival Imagésanté.
« On ne peut être que plus forts en se rassemblant - on aurait jusqu’à 5.000 lits si on met ensemble tous les lits de la province de Liège -, avec une puissance, en termes d'analyse statistique, beaucoup plus grande pour la recherche, mais aussi en termes de capacité de négociation avec les fournisseurs, en termes d'attraction, de qualité, etc. »
2,5 millions de BIM : aberrant !
Pour le député fédéral, le problème des moyens financiers tient plus dans leur (mauvaise) utilisation que dans un réel manque.
« On dépense chaque année 45 milliards en budget des soins de santé. Certains crient au manque de financement, mais c'est vrai dans tous les domaines. Il faut d'abord bien utiliser les moyens. En matière de santé, on ne manque pas de moyens. On accepte que les bénéficiaires d'intervention majorée (BIM) soient 2,5 millions dans notre pays. C'est complètement aberrant. La gratuité, ça coûte très cher. À force d'accepter de mal utiliser les budgets, on en a moins pour les innovations. »
« On ne manque pas de moyens en santé. On accepte que les BIM soient 2,5 millions dans notre pays ! La gratuité, ça coûte très très cher... » - Dr Daniel Bacquelaine
Et le Pr Marc Radermecker, chirurgien cardiaque, d’embrayer : « Nous vivons dans une société qui aime tourner autour de ''Je donne le poison d'un côté, j’ai le remède plus tard''. Sur le plan économique, ça tourne, mais l'idéal serait de ne pas trop répandre de poison, d’éduquer la population à une manière de vivre la plus garante d'une santé réelle au fur et à mesure que l'âge arrive. Dans ces conditions-là, nous arriverions à une médecine amenée à délivrer un maximum de moyens à des gens vraiment malades. »
Autre source de gaspillage, la démultiplication de l'offre de soins : « Un service de garde dans tous les hôpitaux le dimanche pour une intervention vasculaire qui n'aura lieu que dans un seul mobilise des personnes de garde (infirmiers, chirurgiens, anesthésistes) de manière inappropriée », illustre le Pr Radermecker. « Mutualiser la capacité d'action dans des sites privilégiés tombe sous le sens et est déjà pratiqué dans de nombreux pays. Il faut s'attendre à ne plus avoir la possibilité de se faire traiter à 500 m de chez soi, peut-être faudra-t-il parcourir quelques kilomètres. Mais la qualité des soins et le service aux patients seront présents. » Et la concentration alimentera l’expertise de centres leaders, au bénéfice, aussi, de la formation des jeunes médecins.
Rapatrier la prévention au fédéral
En matière de coûts des soins de santé, la prévention demeure la piste la moins onéreuse. « En tant que pneumologue, je peux en dire un mot », intervient le Pr Didier Cataldo, vice-doyen à la Recherche de l’Université de Liège. « La BPCO, qui touche principalement les fumeurs, représente 6 milliards d'euros par an. C'est un bon exemple de maladie qui coûte cher. Pour arriver à la contrer, on a besoin de tous les moyens de la société - autorités académiques, scientifiques, médecins et y compris le législateur, parce que ce sont des mesures fortes, comme l’interdiction des arômes pour cigarettes électroniques, qui vont permettre de diminuer le tabagisme en Belgique. »
Souci institutionnel, la prévention ressort des Régions et la politique du curatif, du fédéral. « Ce qui signifie que les bénéfices de la prévention vont plutôt vers le fédéral, alors que les budgets sont régionaux », souligne encore Daniel Bacquelaine. « Nous plaidons pour le rapatriement de la prévention au niveau du fédéral, mais... »
Et de rappeler l’importance de miser sur des stratégies plus globales. « Travaillons aussi sur l'activité des personnes : l'inactivité physique est une cause de maladie, d’obésité, de diabète... Moi, je suis un peu comme Churchill, le sport, je m'en méfie un peu », ajoute le député, « mais l'activité physique est vraiment très importante. »
Soigner l’attractivité de la profession
Particularité d’un hôpital académique, le statut de ses médecins, salariés et non indépendants comme dans les autres établissements hospitaliers – angle qui alimente aussi les débats dans la fusion liégeoise CHU / Citadelle.
« On va travailler sur les deux statuts de manière acceptable pour tout le monde », précise le Dr Bacquelaine. « Mais on doit être alertés par le fait que de plus en plus de médecins francophones vont travailler dans les hôpitaux flamands : ça veut dire que les hôpitaux flamands universitaires, où les médecins sont aussi statutaires, ont un pouvoir d'attractivité sur les médecins supérieur à ce que nous avons chez nous. Ils ont, par exemple, un deuxième pilier de pension à l’UZ Leuven. Il y a un engagement du gouvernement à le faire, mais on n'y est pas encore. On doit avoir une attention particulière, dans la réforme, à avoir un pouvoir attractif sur les talents, sur les médecins qui vont être en charge non seulement des soins, mais aussi de l’innovation et la recherche. »
« Les hôpitaux flamands universitaires, où les médecins sont aussi statutaires, ont un pouvoir d'attractivité supérieur à nous. Ils ont, par exemple, un deuxième pilier de pension. » - Dr Daniel Bacquelaine
Attirer les jeunes vers la recherche, un autre défi. « Il y a 20-25 ans, pour rester chef de clinique au CHU, il fallait avoir un doctorat », rappelle Philippe Kolh, « ça a été supprimé pour augmenter l'attractivité, mais ça diminue les impulsions vers les activités de recherche… Par ailleurs, on est passé d'un système d'examen d'entrée aux études à un système de concours : pour atteindre le nombre d’étudiants déterminé par la commission de planification, il faut descendre à 8 sur 20… C’est catastrophique. Réfléchissons aussi à la qualité de l'enseignement qui est donné car ça a un impact. »
« On est optimiste, mais c'est l'optimisme de la volonté, sinon la vie serait quand même difficile », conclut le député Bacquelaine, avec une dernière punchline en direction des mutuelles. « Il y a sans doute aujourd’hui, en termes de recherche et développement, une pente, alors qu'on était habitués à avoir un standard. De nouveau, ce sont des choix budgétaires. Quand on consacre, à l'heure de l’intelligence artificielle, un milliard 200 millions pour financer les mutuelles pour rembourser les soins, on peut se poser la question de la rationalité des choix budgétaires… »
« On ne manque pas de moyens en santé. On accepte que les BIM soient 2,5 millions dans notre pays ! La gratuité, ça coûte très très cher... » - Dr Daniel Bacquelaine