Réévaluation de la médication en maison de repos : « Nous mettons en garde contre un glissement des responsabilités médicales »
La qualité et la sécurité de la médication des résidents en maison de repos constituent une priorité. Chez des patients souvent âgés, avec une polymédication et présentant plusieurs pathologies, une réévaluation régulière des traitements peut être pertinente. Mais pour l’ABSyM, renforcer le suivi médicamenteux ne peut conduire à transférer progressivement des responsabilités médicales vers les pharmaciens sans démonstration claire d’un bénéfice pour le patient, souligne le Dr Patrick Emonts, président de l’ABSyM.
L’ABSyM défend la collaboration multidisciplinaire, à condition que celle-ci repose sur une réelle complémentarité des compétences et sur une délimitation claire des responsabilités. C’est précisément sur ces points que le projet de réévaluation de la médication des résidents en maison de repos par les pharmaciens suscite les interrogations de l’ABSyM.
Réévaluer un traitement va au-delà de l’analyse des médicaments
L’ABSyM reconnaît pleinement l’expertise du pharmacien en matière de médicaments, d’interactions et de sécurité médicamenteuse. Cette expertise est complémentaire de celle du médecin et contribue à une prise en charge multidisciplinaire de qualité.
Elle ne peut toutefois se substituer à l’évaluation clinique globale nécessaire à toute décision thérapeutique. Celle-ci doit tenir compte du diagnostic, des comorbidités, de l’évolution de l’état de santé, des objectifs thérapeutiques et de la situation globale du résident.
Le médecin traitant doit donc conserver un rôle central dans les décisions thérapeutiques, en articulation avec le médecin coordinateur et conseiller (MCC), tandis que l’expertise du pharmacien vient utilement compléter cette prise en charge.
Quelle plus-value concrète pour le résident ?
Pour l’ABSyM, l’élargissement des missions confiées aux pharmaciens ne peut constituer un objectif en soi. La question essentielle doit rester : quel bénéfice concret cette nouvelle organisation apporte-t-elle au résident ?
La réévaluation de la médication par le pharmacien doit dès lors faire l’objet d’une évaluation rigoureuse et transparente de sa plus-value clinique, notamment en matière de réduction des effets indésirables, des chutes ou des hospitalisations et, plus largement, d’amélioration de la qualité de vie.
L’ABSyM défend plus généralement le principe selon lequel toute extension des compétences dans les soins de santé doit reposer sur des preuves scientifiques claires et sur une évaluation transparente des résultats pour les patients.
Des responsabilités qui doivent être clairement délimitées
Réévaluer un traitement pose également la question de la responsabilité clinique et ne consiste pas uniquement à analyser une liste de médicaments. Cela nécessite de tenir compte de l’ensemble de la situation clinique du patient : ses pathologies, ses antécédents, l’évolution de son état de santé, ses objectifs thérapeutiques et les raisons qui ont conduit à la prescription.
Qui porte la responsabilité lorsqu’une recommandation conduit à la modification d’un traitement ? Qui assure ensuite le suivi du résident ? Et comment garantir que les différentes interventions restent cohérentes entre elles ?
Pour l’ABSyM, la collaboration multidisciplinaire ne signifie pas que les rôles deviennent interchangeables. Le médecin reste responsable du diagnostic et des décisions thérapeutiques, tandis que l’expertise pharmaceutique complète la prise en charge du patient. Cette délimitation claire des rôles est essentielle pour garantir une collaboration à la fois sûre et efficace.
En maison de repos, il est donc indispensable de définir précisément l’articulation entre le pharmacien, le médecin traitant et le médecin coordinateur et conseiller.
Garantir l’indépendance de l’évaluation
L’ABSyM attire également l’attention sur l’indépendance du professionnel qui réalise la réévaluation.
Lorsque le pharmacien qui analyse la médication est également impliqué dans la fourniture des médicaments à la maison de repos, des garanties doivent être prévues afin de prévenir tout risque de conflit d’intérêts, réel ou perçu.
L’indépendance et la transparence du dispositif sont indispensables pour préserver la confiance des résidents comme celle des professionnels de santé.
Collaborer ne signifie pas transférer les responsabilités
L’ABSyM soutient pleinement une collaboration entre médecins, pharmaciens et autres professionnels lorsqu’elle apporte une réelle plus-value à la prise en charge des résidents.
Mais cette collaboration doit exploiter la complémentarité des expertises, et non conduire progressivement à confier à d’autres professionnels des missions relevant de la décision médicale. Cette préoccupation s'inscrit dans la position plus générale défendue par l’ABSyM face au transfert progressif de tâches traditionnellement médicales vers les pharmaciens.
Pour l’ABSyM, trois conditions doivent donc guider la réévaluation médicamenteuse en maison de repos : une plus-value démontrée pour le résident, une délimitation claire des responsabilités et une indépendance garantie. La multidisciplinarité doit renforcer la qualité des soins, pas brouiller les responsabilités de ceux qui les assurent. L’objectif doit rester le même pour tous : garantir au patient le traitement le plus approprié, le plus sûr et le mieux adapté à sa situation clinique.