Dre Muriel Martin y Porras (Liège)
« Sauver les cœurs » : quand une cardiologue remet l’écoute au centre du soin
Du cœur, elle en a, assurément, et après 20 ans de pratique hospitalière (Notre-Dame des Bruyères/CHU de Liège), elle a décidé de le dédier entièrement à ses patients en ouvrant son propre cabinet privé, dans le centre de Liège, comme « cardiologue de terrain ». Aujourd’hui, la Dre Muriel Martin y Porras se lance un nouveau défi avec la parution de « Sauver les cœurs », son premier livre. Entre conseils médicaux vulgarisés et récits de patients, cette passionnée de médecine et d’humanité souhaite, avec joie et humour, apaiser les cœurs, tant malmenés à l’heure actuelle.
La médecine n’a jamais été aussi performante et pourtant, les cabinets de consultation ne désemplissent pas. « Il y a un gouffre entre ces progrès phénoménaux et l’état actuel des humains », se désole d'emblée Muriel Martin y Porras. « Il suffit de s'asseoir dans un hall d'entrée d'hôpital : les humains ont tous l’air d’aller mal ! Les hôpitaux sont bondés, il faut des mois pour obtenir un rendez-vous et aux urgences, on dirait que c'est la guerre. Tout le monde souffre : les patients, et les médecins parce qu'on râle sur eux... »
La cardiologue ponctue ce paradoxe de la médecine actuelle, hyperpointue et pourtant souvent palliative, faute de temps disponible. « Être curatif, c'est prendre le temps. Pour essayer de comprendre et de guérir. J'ai encore envie d’essayer de guérir. En écoutant les patients, j’ai déjà une idée de l’état de leur cœur. Certains savent d’ailleurs très bien ce qu’ils devraient faire (ou ne plus faire) pour aller mieux. Mais ils viennent chercher un encouragement, comme s’ils avaient besoin qu'on leur dise ‘Allez, maintenant, vas-y’. »
Des personnes en errance médicale, frappées par des maladies sociétales. « J'ai l'impression qu'énormément de patients ne sont pas vraiment malades au sens pathologique du terme. Mais ils sont réellement en souffrance. Surinformés, égarés dans un monde qui change trop vite. On les retrouve notamment en cardiologie, avec des palpitations, des arythmies… »
« Être curatif, c'est prendre le temps. Pour essayer de comprendre et de guérir. »
- Dre Muriel Martin y Porras
Le cerveau, l'algorithme le plus puissant
La Dre Martin y Porras, 48 ans, active sur les réseaux sociaux depuis de nombreuses années déjà, prend alors la plume. En dix chapitres et vingt histoires de patients (fictifs), elle couche sur le papier, avec une plume jamais avare de métaphores mais toujours scientifiquement éprouvée, ses meilleurs conseils pour prendre soin de son cœur et, par-delà, de son corps. Voire, qui sait, de son âme, dans un même souffle.
Un livre de conseils empreint d’humour, de bienveillance et de poésie, véritable outil en consultation pour les patients, à conserver à portée de main et à ouvrir sur un chapitre précis en cas de questionnement, ou que l’on peut lire tel un roman, en souriant beaucoup au fil des pages. Ainsi, avec la Dre Martin y Porras, le (très complexe) système nerveux autonome devient un chef d’orchestre, et son bras droit, le système nerveux sympathique. Une image que les patients n'ont aucune peine à comprendre. Et ceux qui veulent aller plus loin peuvent toujours se plonger dans le glossaire, en fin de livre, où les termes scientifiques, notamment cardiologiques, sont expliqués, à des fins d'éducation du patient.
« Le but du livre est d'essayer de régler certains soucis en amont de la consultation, pour désengorger les cabinets et améliorer la santé publique », explique la cardiologue. « Un patient qui n'a rendez-vous en cardiologie que dans six mois, peut, peut-être, en lisant mon livre, se rendre compte de certaines erreurs alimentaires, de l'importance de l'activité physique et, en comprenant les mécanismes de son organisme, trouver des réponses et déjà régler certains problèmes. »
Très créative, la spécialiste adore donner une touche artistique à ses messages médicaux, y apporter un peu de couleur tout en respectant la science. À 30 ans, Muriel Martin y Porras utilisait ainsi déjà YouTube (26k d'abonnés) pour vulgariser les recommandations européennes de cardiologie de l’ESC. Mais à ses yeux (de fille de bibliothécaire), le livre est « le média absolu, un acte intellectuel assumé ».
Jeune assistante au milieu des années 2000, alors fascinée par les maladies immunologiques et la rhumatologie, elle dévore toute la littérature médicale possible. Et tombe en amour du personnage médecin dans Clinical Cardiology Made Ridiculously Simple, un opus du Dr Michael A. Chizner, alors référence absolue des carabins. Ce cardiologue américain présente sa spécialité médicale comme un jeu : il faut trouver le diagnostic sans examen, juste en écoutant le patient et en réfléchissant. L'acte technique ne viendra qu'ensuite, pour confirmer le diagnostic. « Aujourd'hui, on fait des examens et on en tire une conclusion », regrette un peu la cardiologue. « Je suis dans la modernité à 100.000 %, je vis avec mon temps : j’ai une chaîne YouTube, je suis sur Facebook, TikTok et Instagram, j’utilise ChatGPT… Mais ça ne m’empêche pas d'utiliser mon cerveau, l'algorithme le plus puissant. »
Ce temps si précieux...
Mais voilà, dans nos sociétés de consommation, le patient a tendance à considérer qu’il n'est pas bien soigné s'il n'a pas sa dose d'examens complémentaires ou de médicaments. « Avant, un bon médecin vous écoutait, vous apaisait. Aujourd’hui, si vous sortez de consultation sans prescription, vous trouvez ça bizarre. »
On en revient donc au temps, le plus précieux cadeau que l’on puisse faire au patient – n’est-ce d’ailleurs pas un peu ce qu’il vient chercher ? « Je ne suis pas un distributeur de médicaments », renchérit Muriel Martin y Porras, qui privilégie l’anamnèse, la rencontre, le sens clinique et l'art de guérir. « Je me souviens d’un médecin traitant qui, lors d’une conférence, parlait de ‘‘retrouver une belle consultation’’. Retrouver le plaisir de consulter, de faire son vrai métier. Or, pour l'instant, j’ai l’impression que personne n'est épanoui, ni le patient, ni le soignant. »
Dans nos sociétés de consommation, le patient a tendance à considérer qu’il n'est pas bien soigné s'il n'a pas sa dose d'examens complémentaires ou de médicaments.
Le cœur, miroir de nos sociétés
Dans Sauver les cœurs, l’organe - ô combien symbolique et si prompt à s’exprimer (palpitations, hypertension, sténose, occlusion, …) - sert de porte d’entrée, en quelque sorte, pour distiller des informations sur de nombreuses autres thématiques de santé. Pas besoin d'être cardiaque pour le lire.
« Le cœur est le miroir de ma consultation et de notre société, de nos façons de vivre. Il constitue un formidable levier de changement pour améliorer sa santé personnelle mais aussi, si on l’écoute, pour agir sur la santé planétaire, qui angoisse par ailleurs de plus en plus de gens. On le sent en consultation : les patients sont fatigués et tétanisés, ils aimeraient, je pense, que le politique donne des lignes directrices pour agir. » Troquer la voiture contre le vélo ou les baskets pour exercer son coeur tout en allégeant son empreinte carbone, manger plus équilibré pour le soigner en évitant malbouffe et pesticides: un cercle vertueux, un cobénéfice santé-environnement cher à la cardiologue liégeoise.
Mais pourquoi avoir choisi le cœur, elle qui rêvait, également, d’être ingénieur ? Par amour de l’hémodynamique. Mais surtout parce qu’elle pensait qu’en cardiologie, « il y aurait de l’humain ». Avant d'ajouter : « Le cœur, c'est énorme. Je crois qu'on ne choisit pas une spécialité par hasard... »
Muriel Martin y Porras a adoré travailler à l'hôpital, en équipe. Mais, en 20 ans, la médecine a tellement changé... « Elle s'est numérisée, on est passé à quelque chose de différent, avec moins de contacts patients. J'ai dû faire le deuil de plein de choses, mais j'y suis arrivée. En médecine privée, je peux gérer à ma façon, je réserve un espace calme aux patients. J'ai toujours eu ce fantasme du médecin sauveur, je cherche comment aider et ma vision va plus loin que la prise en charge de mon patient. J'essaie de donner du sens, d’être utile. Je ferais bien des trucs comme Médecins sans frontières, mais je serais un boulet en Afrique, j'ai trop peu de tension, on devrait m'hospitaliser, je ne servirais à rien ! » (sourire)
« J'ai vraiment mis beaucoup dans ce livre... Je cible l’humain, j'espère changer les choses. Ne fût-ce que chez une personne, ce serait déjà salutaire. Mais je ne suis pas Mozart, ni Einstein. Je ne suis pas un génie. Je suis juste un être humain qui a écrit un livre pour essayer d’en aider d'autres. »
>> Dre Muriel Martin y Porras. Sauver les cœurs. Chez Genèse éditions, ISBN: 9782382011041 (17,50 euros).