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Pauvreté et santé expliquent réellement les chiffres des soins de santé...

Le mythe du francophone paresseux

Le plaidoyer en faveur de la scission des soins de santé comme rempart contre l’afflux massif de personnes bénéficiant de l’intervention majorée est un exemple typique de la manière dont une obsession idéologique brouille les faits. Sous couvert de « nuance », un problème socio-économique complexe est réduit à un vulgaire règlement de comptes communautaire.

Dr Tom Zwaenepoel, rhumatologue et membre du comité de direction de B Plus - 18 mai 2026

Il est temps de remiser définitivement le disque rayé des transferts régionaux et d’ouvrir le débat sur les véritables déterminants de notre système de santé.

Dans son plaidoyer, Jürgen Constandt (président du Vlaams & Neutraal Ziekenfonds - VNZ) souligne la surreprésentation des Bruxellois et des Wallons dans le système de l’intervention majorée (IM). La suggestion est claire : il serait question d’une « hémorragie » structurelle où la Flandre paierait pour un prétendu manque de responsabilisation de l’autre côté de la frontière linguistique.

Les chiffres sont d’ailleurs exacts : à Bruxelles, 34,15 % des habitants ont droit à l’intervention majorée, contre 23,49 % en Wallonie et 16,86 % en Flandre. Le nombre de jours d’invalidité est également plus élevé en Belgique francophone.

Mais conclure qu’il s’agit d’un problème communautaire n’est pas seulement réducteur, c’est faux. Car la véritable question est : d’où viennent ces différences ? Et les réponses ne se trouvent pas dans la langue que parlent les gens, mais dans la rue où ils vivent.

La misère ne parle aucune langue

Première mise au point : le statut de bénéficiaire de l'intervention majorée n’a pas été créé comme récompense à la paresse, mais comme un filet de sécurité sociale destiné à ceux qui en ont le plus besoin. Ce statut est accordé sur la base des revenus, et non de l’origine ou de la langue. À Bruxelles, 25% de la population vit dans la pauvreté, contre 18% en Wallonie et 11% en Flandre. Le taux d’emploi des 20 à 64 ans atteint 77,3 % en Flandre, mais chute à 67,9 % en Wallonie et à 63,9 % à Bruxelles. Les personnes qui vivent dans des conditions précaires ont plus souvent droit à une aide, et c’est précisément l’objectif d’un système solidaire.

Dr Tom Zwaenepoel
Le Dr Tom Zwaenepoel.

"Les réponses ne se trouvent pas dans la langue que parlent les gens, mais dans la rue où ils vivent."

Jürgen Constandt propose de scinder l’assurance maladie afin de responsabiliser les Régions. Mais que se passerait-il si la Wallonie ou Bruxelles n’étaient pas en mesure d’assumer cette charge ? « Un euro ne peut être dépensé qu’une seule fois », affirme-t-il. En effet. Mais si l’on scinde l’assurance, ces Régions disposeront de moins de moyens pour protéger leurs habitants les plus vulnérables. Ce n’est pas une solution, c’est une punition communautaire infligée aux Régions les plus faibles - et à leurs habitants.

Les données internationales montrent pourtant qu’un manque d’accès aux soins pour les groupes vulnérables entraîne, à long terme, des coûts bien plus élevés en raison des admissions en urgence et de la négligence des maladies chroniques. La solidarité n’est pas ici une faveur, mais un instrument d’efficacité.

Le mythe du francophone "paresseux"

Les chiffres relatifs à l’invalidité sont eux aussi présentés de manière tendancieuse par M. Constandt. Il affirme qu’il n’existe « aucune raison objective » pour expliquer les différences de jours d’invalidité entre les Régions. Cette affirmation est scientifiquement fausse. Les recherches académiques (notamment de la KU Leuven, de l’UCL, de Sciensano et de l’IWEPS) soulignent systématiquement l’impact de la structure du marché du travail. Historiquement, la Wallonie comptait beaucoup plus de travailleurs dans l’industrie lourde et les mines, des secteurs entraînant une usure physique considérable.

S’y ajoute le « healthy worker effect » : dans les Régions où le taux d’emploi est plus faible, ceux qui restent sur le carreau sont souvent les moins qualifiés et présentent les profils de santé les plus fragiles. Pour l’écrasante majorité des personnes concernées, l’invalidité n’est ni un « choix » ni un manque de morale ; elle est le résultat de décennies d’histoire industrielle et d’une espérance de vie en bonne santé plus faible chez les personnes peu qualifiées.

Solidarité interpersonnelle versus comptabilité nationaliste

L’argument le plus trompeur dans le discours du président de la VNZ est le calcul de l’écart de contribution. En laissant entendre à son auditoire qu’un Flamand contribue en moyenne davantage qu’un francophone, il ignore - consciemment, et ce n’est certainement pas la première fois - le fondement même de notre Sécurité sociale : la solidarité interpersonnelle. Notre assurance maladie ne repose pas sur un transfert des Flamands vers les francophones, mais sur le principe selon lequel les épaules les plus solides portent les charges les plus lourdes. Un habitant aisé du Brabant wallon contribue davantage qu’un Flamand moins favorisé du Westhoek. En résumé, il ne s’agit donc pas de « transferts du Nord vers le Sud », mais d’un transfert "des hauts vers les bas revenus".

De plus, il s’agit d’une photographie à un instant donné qui ignore le vieillissement démographique à venir. La Flandre vieillit plus rapidement que Bruxelles et certaines parties de la Wallonie. Dans un avenir proche, le coût des pensions et des soins aux personnes âgées en Flandre augmentera de manière exponentielle. La solidarité dans laquelle M. Constandt veut aujourd’hui sabrer sera plus nécessaire que jamais pour la Flandre dans les années à venir. Les rôles (une fois encore artificiels) de francophones « bénéficiaires nets » versus Flamands « contributeurs nets » basculeront inévitablement sous l’effet de la démographie.

L’illusion de la scission

La solution proposée - une régionalisation complète de l’assurance maladie-invalidité - constitue la recette parfaite de l’inefficacité. Dans le monde des assurances, les économies d’échelle et la mutualisation des risques sont les seules garanties de robustesse. Un système fragmenté en trois administrations différentes ne conduirait qu’à davantage de bureaucratie et à un affaiblissement de la position du patient.

Ce que veut réellement le citoyen 

Alors que des mouvements nationalistes comme la Mutualité flamande (mais tout sauf neutre) continuent de marteler l’idée de la scission, les citoyens demandent précisément l’inverse. Plusieurs sondages (Ipsos 2020, VRT 2021) montrent qu’une écrasante majorité des Belges - y compris une majorité de Flamands - se prononce en faveur d’une refédéralisation des soins de santé.

Ils semblent comprendre ce qui se joue réellement derrière le débat sur l’intervention majorée et les jours d’invalidité. Il ne s’agit pas d’un problème communautaire. Il s’agit d’un problème social, causé par la pauvreté, les inégalités de santé et les différences économiques structurelles. Ceux qui veulent s’attaquer à ces inégalités doivent investir dans l’enseignement, la santé et l’emploi, pas dans la scission.

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