Cardiologie

« L’IA ne va pas nous remplacer mais nous libérer du PC »

Pionnier de l’intelligence artificielle appliquée à la médecine, le Dr Michal Nedoszytko a développé previsit.ai et postvisit.ai, deux outils pensés pour mieux préparer et prolonger la consultation médicale. Cardiologue, codeur autodidacte depuis l’adolescence, il s’apprête désormais à quitter la Belgique pour San Francisco, où il rejoindra Abridge, l’une des sociétés américaines les plus avancées dans l’IA médicale. Pour lui, l’enjeu n’est pas de remplacer le médecin, mais de lui rendre du temps, de l’attention et, peut-être, « la joie dans la médecine ».

Nicolas de Pape - 4 mai 2026

robot surgeon

Le journal du Médecin : Vous avez créé previsit.ai. De quoi s’agit-il exactement ?

Dr Michal Nedoszytko255 : Previsit.ai est un système basé sur l’intelligence artificielle qui a pour but de discuter avec les patients avant une visite médicale. L’idée vient d’une frustration très concrète. Nos consultations sont limitées par le temps et par l’accès à certaines informations. Quand le patient arrive au cabinet, nous devons souvent lui demander quels médicaments il prend, quelles maladies il a, quels sont ses antécédents. Or, il arrive très souvent que le patient ne se souvienne pas du nom de ses médicaments ou qu’il ne soit pas préparé à la consultation.

Previsit.ai permet donc à une intelligence artificielle de dialoguer avec le patient avant la visite et de lui poser des questions pertinentes en fonction de la consultation à venir. Le but n’est pas de remplacer l’anamnèse, c’est-à-dire l’interrogatoire médical entre le médecin et le patient. Le but est de l’améliorer.

Combien de temps dure cette conversation avant la consultation ?

Cela dépend un peu du patient et du type de consultation. En cardiologie, par exemple, pour une première visite, on pose généralement six à huit questions.

On demande la raison de la visite, s’il s’agit d’une première consultation, quels sont les symptômes actuels, quelles maladies concomitantes le patient présente, quels médicaments il prend. Ensuite, on pose aussi quelques questions sur les facteurs de risque typiques des maladies cardiovasculaires, comme le tabac. Et on laisse toujours la possibilité au patient d’ajouter quelque chose. Habituellement, cela dure entre cinq et dix minutes. Ce n’est pas un simple questionnaire fixe. C’est vraiment une discussion, soit par chat, soit oralement, avec un assistant virtuel basé sur l’IA.

« Le prototype existait déjà fin 2023. Cela fait donc plusieurs années que je l’utilise. »

Depuis quand avez-vous mis ce système au point ?

Le prototype était déjà là en novembre 2023. Cela fait donc plusieurs années que je l’utilise. La première implémentation a eu lieu quand j’étais encore chef de service à Mons. Nous avons utilisé l’outil dans notre service de cardiologie. Ensuite, je l’ai aussi testé avec d’autres acteurs, car je voulais l’intégrer à des systèmes existants. Cela a fonctionné avec DoctorAnytime et avec DocPlanner sous forme de tests. Quand je travaillais aux Cliniques de l’Europe à Bruxelles, nous avons également lancé un pilote en cardiologie étant le premier hôpital belge a introduire une telle solution. Il est adapté à d'autres spécialités médicales.

Michal Nedoszytko

Vous avez eu cette idée très tôt, peu après l’apparition des grands modèles de type ChatGPT. Peut-on dire que vous êtes un pionnier ?

Je code en parallèle de ma carrière médicale depuis près de vingt ans. Chaque fois que je rencontrais une frustration dans mon parcours de médecin, j’essayais de créer un logiciel pour y répondre.

Il y a cinq ou six ans, j’ai commencé à expérimenter avec l’intelligence artificielle, avant même l’arrivée de ChatGPT. À l’époque, il s’agissait surtout de systèmes de reconnaissance d’imagerie médicale.

Quand les premiers modèles GPT-3 et GPT-3.5 sont apparus, avant même l’application ChatGPT grand public, j’ai immédiatement vu leur potentiel pour nous aider dans les tâches répétitives en clinique.

Est-ce que j’étais pionnier ? Je ne sais pas. Mais j’ai toujours été un peu différent. Récemment, j’ai gagné une compétition chez Anthropic. C’était mon premier hackathon et j’ai placé 3eme sur 13.000 personnes. L’histoire d’un cardiologue qui a gagné une competition de codage et la vidéo de soumission au concours est devenu très virale, parcourant les médias du globe. Et finalement, j’ai décidé d’arrêter ma carrière médicale en Belgique pour déménager à San Francisco afin de travailler dans l’IA.

Avez-vous commercialisé previsit.ai ?

Pour l’instant, vu mon départ aux États-Unis, nous avons arrêté le pilote. Je vais commencer à travailler pour mon entreprise aux États-Unis, et j’ai donc décidé de mettre ces projets en pause pour me concentrer sur mon prochain travail.

Vous allez continuer à développer des outils dans le domaine médical ?

Oui, tout à fait. La société avec laquelle je vais travailler est, à mon sens, l’une des meilleures dans ce domaine.

Elle développe précisément des solutions proches de ce que je faisais avec previsit, postvisit et mid-visit. Abridge a été fondée il y a huit ans. Elle est aujourd’hui valorisée à environ 6 milliards de dollars. Son fondateur est également cardiologue.

L’entreprise développe des systèmes d’IA purement médicale pour les cliniques. Pour moi, elle dispose vraiment de la meilleure approche et des meilleures solutions.

L’IA doit nous rapprocher du patient

La grande question qui traverse tous les secteurs est la suivante : allons-nous collaborer avec l’IA ou être remplacés par elle ?

Je vois cela comme une collaboration. Comme beaucoup d’autres technologies, l’IA va transformer la médecine, mais je ne pense pas qu’elle va remplacer les médecins. Elle peut d’abord nous soulager dans les tâches administratives, qui sont malheureusement devenues notre triste réalité. On pensait qu’avec la digitalisation de la médecine, nous aurions plus de temps pour nos patients. En réalité, nous sommes submergés par les codages, les lettres, les protocoles et les écrans.

Au lieu de nous concentrer sur l’aspect humain de la consultation, nous passons trop de temps devant l’ordinateur. Je pense donc que l’IA peut nous rapprocher du patient. Grâce à elle, nous pouvons regagner du temps, nous libérer de l’ordinateur, dicter, laisser l’IA écouter la discussion entre le médecin et le patient, puis nous aider à rédiger les notes.

Et pour l’IA diagnostique, celle qui touche au cœur de la médecine ?

Là, les choses avanceront aussi, mais différemment. Nous verrons de plus en plus d’outils capables d’aider à orienter les patients plus rapidement, à identifier ceux qui ont des besoins particuliers, à optimiser les parcours de soins. Le système de soins de santé est aujourd’hui très mal optimisé. L’IA peut fortement nous aider à ce niveau.

Je ne suis pas fataliste. Je pense que les médecins doivent apprendre à utiliser l’IA au quotidien. Ceux qui ne l’utiliseront pas risquent de prendre du retard, comme ceux qui n’utilisent pas l’ordinateur aujourd’hui. Mais je ne crois pas que nous allons perdre notre métier. Il sera redéfini. Nous utiliserons l’IA pour être plus efficaces.

Un chirurgien autonome ? Pas avant longtemps

On annonce parfois des chirurgiens robotisés entièrement autonomes. Vous y croyez ?

Je peux aussi imaginer des gens marcher sur Mars. La vraie question, c’est : quand ? J’étais récemment dans la Silicon Valley, lors d’un sommet avec des dirigeants de grandes entreprises technologiques, dont certaines travaillent sur les meilleurs robots, y compris des robots humanoïdes. J’ai posé exactement cette question.

Elon Musk a affirmé que, dans deux ans, son robot Optimus serait plus capable que n’importe quel chirurgien. Mais les spécialistes du secteur disent qu’il faut être prudent. L’utilisation en médecine est probablement l’un des derniers domaines que l’on voudra toucher de manière totalement autonome. Il y a trop de responsabilités, trop de marges d’erreur, trop d’enjeux. Cela ne viendra pas si rapidement. En revanche, il existe déjà des technologies qui permettent aux médecins d’être plus précis, d’identifier une cible pendant l’opération grâce à l’analyse visuelle, d’éliminer certaines erreurs humaines. Cela, c’est déjà spectaculaire.

Dans la Silicon Valley, beaucoup rêvent d’allonger la vie, voire de vaincre la mort. L’IA peut-elle contribuer à cet objectif ?

Oui, mais il faut distinguer deux choses.

D’abord, l’IA peut améliorer l’utilisation des ressources dans le système de santé. Très souvent, le problème ne vient pas du fait que nous ne savons pas diagnostiquer. Le problème vient du fait que le patient arrive trop tard, qu’il manque des données, ou que les informations disponibles sont mal organisées.

Avec le Réseau Santé Wallon, CoZo ou d’autres systèmes, on peut se perdre dans des informations manquantes ou impossibles à parcourir rapidement. Il faut pouvoir identifier ce qui est important.

Si l’IA nous aide d’abord à optimiser cela, elle améliorera déjà fortement la qualité des soins, l’espérance de vie et le succès des procédures diagnostiques.

Ensuite, il y a la recherche. Pour certains cancers, par exemple, l’IA peut contribuer à identifier des molécules ou des pistes thérapeutiques. Pendant le Covid, on a déjà vu des propositions de molécules existantes, utilisées dans d’autres maladies, qui pouvaient être testées contre le virus.

L’IA peut donc contribuer très fortement au niveau scientifique. Mais en médecine, il faut plusieurs étapes de validation, de sécurité et d’évaluation.

Aux États-Unis, les grandes entreprises technologiques entrent très vite dans ce domaine.

Oui. En janvier, on a vu de grandes firmes comme Anthropic, OpenAI ou Amazon lancer des fonctionnalités liées à la santé et au healthcare. Elles permettent aux utilisateurs de connecter leurs dossiers médicaux, Apple Health ou d’autres données, puis de demander comment mieux se préparer.

Personnellement, j’aime bien cette idée, car je préfère que le patient arrive mieux préparé.

Avant, on parlait du “docteur Google”. Le patient pouvait trouver n’importe quoi sur Internet, en fonction du lien sur lequel il cliquait. Avec une IA bien conçue, le patient peut être mieux guidé.

Postvisit.ai répond à ce qui se passe après la consultation

Vous avez aussi travaillé sur postvisit.ai. Ce qui se passe après la consultation est sans doute aussi important que ce qui se passe avant.

Tout à fait. J’avais déjà cette idée il y a trois ans, au moment où je créais previsit.ai. Postvisit.ai concerne tout ce qui se passe après que le patient a quitté le cabinet. Après une consultation, nous recevons beaucoup d’appels. Les patients sont parfois confus. Ils n’ont pas compris les indications. Ils ne savent pas quels effets secondaires sont importants, ni quels symptômes doivent les inquiéter. Un système comme postvisit.ai peut les aider à mieux comprendre ce qui a été dit et à mieux suivre les recommandations. 

Le problème, en Europe, c’est que tout ce qui concerne une IA à dimension diagnostique, ou susceptible de donner une suggestion qui influence une décision de santé ou de traitement, se retrouve dans les catégories de risque les plus élevées de l’AI Act. Il y a donc une énorme incertitude pour créer ce type de système dès qu’il ne s’agit plus d’un simple outil administratif, mais d’une vraie intelligence clinique. Il faut répondre à des exigences d’explicabilité, d’audit, de conformité. Et il y a encore beaucoup d’incertitudes sur la mise en œuvre concrète de l’AI Act.

On l’a vu récemment avec OpenEvidence, qui a bloqué l’accès à l’Union européenne.

C’est une entreprise vraiment exceptionnelle. Mais ils ont décidé, il y a quelques jours, que le marché européen était trop incertain. Ils ont donc bloqué l’accès depuis l’Europe. C’est assez incroyable.

Aux États-Unis, l’échec fait partie de l’apprentissage

Votre départ vers les États-Unis pose une question plus large. L’Europe est-elle en train de se faire distancer dans l’IA ?

Je pense qu’il y a encore de l’espoir. J’aime beaucoup l’Europe. Je suis né en Pologne et je vis en Belgique depuis huit ans. Franchement, je trouve que c’est l’un des meilleurs endroits pour vivre.

Mais si l’on veut innover, si l’on veut entreprendre, les États-Unis sont incomparables.

J’ai essayé de lancer mes systèmes ici pendant des années. Chaque fois qu’un projet grandit et que l’on tente de l’intégrer dans un système médical, par exemple à l’hôpital, on se heurte à des monopoles, à de l’incertitude, à une lourdeur énorme.

Même avant mon départ aux États-Unis, j’avais déjà un financement prévu pour previsit.ai. Le problème, c’est qu’une grande partie de cet argent, presque la moitié, devait être consacrée à la conformité juridique. Et en plus, on n’a jamais de certitude sur l’évolution du cadre.

Quand nous avons lancé previsit.ai comme première intégration en Belgique, trois jours plus tard, nous avions déjà un contrôle GDPR, simplement parce que le projet avait été annoncé. Tout était bien préparé, donc il n’y a pas eu de problème. Mais cela illustre le climat.

Ici, quand on essaie d’être innovant, on a parfois l’impression d’être d’abord suspecté au lieu d’être encouragé.

Aux États-Unis, le climat est totalement différent. L’échec fait partie de l’apprentissage. Le risque de l’échec est aussi beaucoup moins lourd. Là-bas, on vous demande : qui êtes-vous, que construisez-vous, comment peut-on vous aider ? Il y a moins de peur que quelqu’un vole une idée. On cherche surtout des partenaires pour développer les projets.

L’Europe conserve-t-elle des atouts ?

Oui. L’Europe a une diversité exceptionnelle. Autant de langues, autant de cultures qui s’interconnectent, et malgré tout, cela fonctionne. C’est une richesse.

Mais le problème, c’est la lenteur législative. Avec l’IA, on ne peut pas traîner. La technologie avance trop vite. Aujourd’hui, nous n’avons pas de modèles européens capables de rivaliser avec les États-Unis ou la Chine. L’Europe va se réveiller, mais ce sera compliqué.

Pourquoi avoir choisi Abridge plutôt que de développer seul votre start-up ?

J’aimerais aller aux États-Unis pour apprendre. J’ai trouvé une société qui résonne très bien avec mes valeurs.

Chez Abridge, l’équipe est exceptionnelle. Le fondateur est cardiologue. Sa mission est très proche de la mienne : décharger les médecins et les patients de tout ce qui est administratif, leur rendre du temps et redonner de la joie dans la médecine.

J’ai donc décidé de ne pas faire évoluer mon projet comme une start-up indépendante, mais de travailler avec eux. Cela va me donner beaucoup plus de possibilités d’apprendre et probablement beaucoup plus d’impact.

Ils travaillent avec des institutions comme la Mayo Clinic, Stanford ou Johns Hopkins. Je pourrai donc apprendre auprès des meilleurs.

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