Intelligence artificielle
Quand la Chine s’éveillera
En 1973, Alain Peyrefitte publiait « Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera ». L’essai décrivait une puissance démographique et industrielle encore endormie, mais dont le réveil devait bouleverser l’équilibre mondial. Cinquante ans plus tard, la prophétie semble se réaliser sous une forme inattendue.
Ce n’est plus seulement l’économie chinoise qui s’est éveillée, c’est ce qui la sous-tend : une intelligence artificielle intégrée comme nulle part ailleurs aux divers constituants de la vie quotidienne.
DeepSeek, une nouvelle référence
Devenu rapidement un acteur majeur dans le domaine de l’IA, basée dans la ville nouvelle de Hangzhou, DeepSeek s’est fait connaître en 2025 avec le lancement de modèles d’IA capables de rivaliser avec ceux d’OpenAI, notamment ChatGPT.
Sa percée tient surtout à une approche technologique innovante. Contrairement à de nombreux acteurs du secteur qui reposent sur d’énormes infrastructures coûteuses, la société a conçu des modèles optimisés capables d’offrir de très bonnes performances tout en utilisant moins de puissance de calcul. Elle a également choisi de diffuser certaines technologies en open source, permettant aux entreprises et aux développeurs d’adapter librement les modèles à leurs propres usages. Aujourd’hui, la société contribue à faire de Hangzhou l’un des centres les plus dynamiques de l’intelligence artificielle en Chine, attirant chercheurs, entrepreneurs et investisseurs.
Mais la singularité chinoise ne réside pas seulement dans l’ingéniosité de ses modèles. Elle tient surtout à leur diffusion rapide dans la vie quotidienne. Dans les métropoles chinoises, l’intelligence artificielle est déjà embarquée dans des robots de livraison, des assistants hospitaliers, des systèmes de circulation urbaine ou des dispositifs d’aide aux personnes âgées. Leurs voitures électriques sont des habitacles assemblés autour d'un ordinateur. Aidées à la conduite par des calculateurs centraux puissants, mis à jour à distance comme un smartphone et susceptibles de se voir greffer de nouvelles fonctions après achat, ces « software-defined vehicles » dépendent dorénavant davantage du logiciel que du matériel. Cerise sur le gâteau, des combats aussi impressionnants qu’hilarants de robots humanoïdes ont démontré les capacités bluffantes de l’IA chinoise intégrée à la vie quotidienne.
Là où l’Europe débat encore de régulation, la Chine expérimente à grande échelle. Délaissant son image d’encyclopédie vivante, savante et quelque peu opaque, l’IA chinoise mute vers une infrastructure invisible, intégrée aux services publics et aux objets ordinaires. Et, désarmant la méfiance, parvient à gagner les sympathies.
Une interactivité féconde
Dans la province du Zhejiang, dont Hangzhou est la capitale, l’innovation technologique repose largement sur les liens entre start-up et industrie manufacturière. Activement soutenues par les autorités locales, les entreprises établies financent nombre de jeunes pousses en leur donnant accès rapidement aux capacités de production. Autour de leurs sièges se concentrent désormais incubateurs, laboratoires et jeunes sociétés attirées par la densité de talents et les échanges techniques rapides. Cette atmosphère stimule l’innovation : de nombreux entrepreneurs y révisent rapidement leurs produits au contact d’autres spécialistes. L’engouement pour l’IA concerne aussi les fournisseurs industriels. Des milliers d’entre eux viennent se former à son utilisation dans la relation client ou la conception de produits. Pour certains fabricants, l’IA permet déjà de traduire automatiquement les demandes de clients étrangers et de concevoir des produits personnalisés.
Hangzhou compte déjà environ 40.000 spécialistes de l’IA et vise à en former plusieurs centaines de milliers. Son apprentissage a été introduit dans les écoles et d’importants fonds publics financent les projets technologiques et l’accès à la puissance de calcul. Enfin, l’université du Zhejiang joue un rôle majeur dans cette dynamique grâce à un département d’informatique réputé, et engagé depuis longtemps dans la recherche sur l’intelligence artificielle. Toutefois, certains jeunes chercheurs continuent de rêver de la Silicon Valley, attirés par des salaires plus élevés et des technologies encore plus avancées.
De faux amis ?
Faut-il y voir une menace ? Les bouleversements rapides de la géopolitique mondiale ces derniers mois suscitent de nombreuses inquiétudes en Europe, dont les pouvoirs législatifs ont élaboré un ensemble de règles restrictives à l’utilisation des données privées récoltées, suscitant le courroux de l’autre côté de l’Atlantique et un certain dédain dans l’Empire du Milieu.
L’intelligence artificielle embarquée dans les multiples outils de notre vie quotidienne se fera accepter parce qu’elle aura su se faire oublier.
La réalité est néanmoins plus nuancée, et nos capacités de résistance butent contre l’évidence de notre dépendance. L’IA mondiale est devenue un écosystème multipolaire. La Chine progresse très vite, mais elle reste dépendante de certains composants technologiques occidentaux, notamment les semi-conducteurs avancés. Inversement, une grande partie de la recherche scientifique demeure internationale, les chercheurs collaborant à travers publications et conférences. La compétition est réelle, mais elle s’inscrit dans un système d’interdépendances.
Quelles sont les pistes réellement praticables aujourd’hui pour l’utilisateur européen, confronté à une alternative entre deux grands pôles d’influence numérique, américain et chinois, pour s’assurer contre un détournement de ses données ? L’option 100 % européenne est certes séduisante mais encore limitée. Des acteurs comme Mistral AI incarnent une volonté forte de souveraineté par des données hébergées en Europe, une conformité au RGPD, moins de dépendance aux lois extraterritoriales (type Cloud Act américain) mais souffrent de développements moins riches que ceux d’OpenAI ou de Google et d’une moindre intégration aux outils bureautiques.
L’auto-hébergement (local ou institutionnel) demeure aujourd’hui la solution la plus robuste vers la vraie souveraineté, passant par une installation de modèles open-source (ex : modèles Mistral, LLaMA…) sur des plateformes locales telles celles de nos universités, hôpitaux et entreprises. Ces solutions nécessitent néanmoins des compétences techniques et ont un coût de maintenance élevé.
Le carnaval de Venise
Sans vouloir jouer les Cassandre, ces rêves d’indépendance butent pourtant sur la réalité. On peut contourner ChatGPT, mais on n’échappera pas aux masques du carnaval de Venise qui s’annonce, séducteurs et si rassurants : robots de livraison, assistants de soins, conduite assistée, robots humanoïdes s’affrontant aux jeux olympiques. L’intelligence artificielle embarquée dans les multiples outils de notre vie quotidienne se fera accepter parce qu’elle aura su se faire oublier.
Alain Peyrefitte. Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera. Fayard (1980)