Les bureaux paysagers, des îlots propices au harcèlement?
Une récente étude suédoise met en lumière un risque accru de comportements hostiles et de harcèlement dans les bureaux de type paysager. Un phénomène qui s’ajoute aux inconvénients déjà connus de ce type d’aménagement, tels qu’un taux d’absentéisme plus élevé, une satisfaction au travail réduite et une moindre productivité.
En Suède, parmi 3.307 employés, on a observé significativement plus de comportements de harcèlement dans les bureaux paysagers (12,5%) que dans les bureaux plus petits ou privatifs (10,5%). Les chercheurs ont tenu compte des traits de personnalité et des caractéristiques liées à l’emploi, ce qui permet d’attribuer les causes à l’environnement physique ou social. La différence n’est certes pas énorme, mais elle reste significative à l’échelle de la population. C’est donc un bon moment pour s’interroger sur la santé et le bien-être au travail. L’ambiance au bureau ressemble-t-elle à celle de la série « The Office »?
Les bureaux paysagers, devenus populaires dans les années 1970, sont aussi parfois surnommés "bull pens" (littéralement : enclos à taureaux). Les arguments avancés à l’époque en faveur de ce type d’aménagement étaient qu’il favoriserait les interactions et la collaboration entre collègues, tout en étant plus économique.
Dr Wim Van Hooste
"Les résultats montrent un risque de harcèlement au travail significativement plus élevé chez les employés travaillant dans des bureaux ouverts, comparé à ceux occupant des bureaux privés ou partagés de plus petite taille."
Une nouvelle pièce au puzzle "psy"
De nombreuses études ont déjà examiné les effets du travail en bureaux paysagers. Le stress, la satisfaction professionnelle et les conséquences sur la santé ont été largement documentés. Mais le harcèlement au travail représente une pièce jusqu’ici manquante du puzzle psychologique.
Les interactions sociales négatives - allant de comportements subtils à des agissements systématiques - méritent une attention particulière, car elles peuvent déboucher sur des situations de harcèlement. Le harcèlement devient possible lorsque les collègues peuvent s’observer mutuellement et repérer les faiblesses des uns et des autres. Or, les interactions en face-à-face sont beaucoup moins fréquentes (Bernstein & Turban, 2018).
Il s’agit là de la première phase du processus. La personne harcelée dispose de peu d’échappatoires dans ce type d’environnement. Le harcèlement suit généralement un processus d’escalade (Rosander & Blomberg, Eur J Work Organ Psychol, 2019). Le sentiment d’impuissance constitue la deuxième phase, provoqué par la pression sociale, la présence constante des autres et les possibilités limitées d’éviter les conversations négatives (Rosander & Birkeland Nielsen, Philosophical Transactions B, 2026).
D'autres facteurs en jeu
Le concept de vie privée dans un bureau ouvert occupe une place centrale. On distingue quatre dimensions de la confidentialité au travail : les distractions, les interruptions, la confidentialité des tâches (task privacy) et la confidentialité des conversations (conversation privacy) (Altman, Environment and Behavior, 1976). À cela s’ajoutent des facteurs comme le bruit et la surpopulation, qui s’accompagnent d’interruptions, de distractions et d’intrusions (Ashkanasy et al., Journal of Organizational Behavior, 2014).
Lorsqu’on prend des décisions concernant l’aménagement des espaces de bureau, les avantages financiers à court terme des bureaux paysagers (10 à 20% moins chers) doivent être mis en balance avec leurs inconvénients significatifs : un taux d’absentéisme plus élevé, une satisfaction au travail réduite et une baisse de productivité.
Il convient aussi de considérer les effets potentiels sur le recrutement et la fidélisation des employés (James et al., SAGE Open, 2021 ; Gerlitz & Hülsbeck, Management Review Quarterly, 2023 ; Mauss et al., Industrial Health, 2023 ; Borge et al., Scandinavian Journal of Work, Environment & Health, 2024).
« Les personnes qui défendent les bureaux paysagers ne travaillent pas elles-mêmes dans un bureau paysager. J’appelle ça un double standard… » (Baldry & Barnes, Work, Environment and Society, 2012)
Davantage d’interactions entre collègues - au prix de potentielles distractions et interruptions - ne compensent pas la perte de confidentialité, l’exposition accrue au bruit et les effets néfastes sur la santé (Kim & Dear, Journal of Environmental Psychology, 2013 ; Al Horr et al., Building and Environment, 2016). Les bureaux paysagers nuisent de toute façon à la concentration (Morrison & Macky, Applied Ergonomics, 2017).
Un concept de bureau holistique et humain est indispensable (Gerlitz & Hülzbeck, 2023). Les travailleurs ont droit à un environnement de travail à la fois physiquement et psychologiquement sain (Bodin Danielsson & Theorell, International Journal of Environmental Research and Public Health, 2024).
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