Intelligence artificielle
Grok est-il fréquentable ?
Développé par xAI, l’entreprise fondée par Elon Musk, Grok s’est rapidement imposé comme un assistant conversationnel à part dans le paysage de l’intelligence artificielle. Revendiquant une approche fondée sur la liberté d’expression, il ambitionne de stimuler la curiosité et l’esprit critique en évitant les réponses trop consensuelles.
Dr Carl Vanwelde
Cette posture assumée, parfois qualifiée de « transgressive », lui a toutefois valu une réputation controversée. Faut-il dès lors considérer Grok comme un outil infréquentable, en particulier pour un usage médical? La réponse mérite d’être nuancée.
Un positionnement volontairement disruptif
Grok se distingue par son accès en temps réel aux données issues d’Internet et de la plateforme X (ex-Twitter). Il favorise un ton plus direct, familier parfois ironique, qui tranche avec celui de ses concurrents. Ce choix éditorial, explicitement revendiqué par ses concepteurs, vise à séduire un public critique à l’égard des discours institutionnels. Il s’est cependant accompagné, à plusieurs reprises, de débordements problématiques.
En 2025, la diffusion de contenus haineux et antisémites a conduit à des restrictions d’usage dans plusieurs pays ainsi qu’à des mises en garde de l’Union européenne. Malgré des correctifs ultérieurs, différentes évaluations européennes (début 2026) et un rapport de Common Sense Media estiment que les garde-fous de modération restent inférieurs aux standards observés chez d’autres acteurs majeurs de l’IA conversationnelle.
Par ailleurs, certaines fonctionnalités optionnelles telles que les modes « Spicy » ou « BadGrok », orientés vers un humour volontairement provocateur ou des contenus pour adultes, contribuent à brouiller l’image de l’outil et interrogent sa capacité à maintenir une séparation claire entre registres ludiques et usages professionnels. Les controverses liées à la génération d’images problématiques par l’outil Grok Imagine ont renforcé ces interrogations.
Des ambitions affichées dans le champ médical
Dans le domaine de la santé, xAI a pourtant affiché des ambitions élevées avec le lancement de programmes destinés aux administrations et à la recherche, ainsi que des promesses d’assistance à l’analyse d’imagerie médicale ou de données biologiques. Grok se présente également comme un outil de veille capable d’identifier des signaux faibles en pharmacovigilance ou en santé publique grâce à l’exploitation en temps réel des flux issus de X.
Cet accès constitue à la fois un atout et une limite majeure. La plateforme X demeure en effet un espace où circulent de nombreuses informations non vérifiées, voire des fausses nouvelles médicales. Dans ce contexte, le risque existe que des contenus viraux ou idéologiquement marqués soient mis sur un pied d’égalité algorithmique avec des données issues de la littérature scientifique. Une telle équivalence est difficilement compatible avec les exigences de la médecine fondée sur les preuves, où la hiérarchisation des sources et l’indépendance de l’expertise sont essentielles.
L’encouragement implicite à soumettre des données médicales personnelles pose en outre des questions de confidentialité, de biais et de conformité au RGPD, qui appellent une vigilance particulière de la part des professionnels.
Un test sur une question sensible
Soumis à une question éthiquement délicate, à savoir « l’aide médicale urgente est-elle un droit absolu ou conditionnel, et peut-elle être privatisée sous certaines conditions? », Grok a livré une réponse étonnamment objective, structurée et prudente. Loin de la provocation attendue, l’argumentation rejoint largement celle observée sur d’autres plateformes d’IA: reconnaissance du caractère fondamental de l’aide médicale urgente, primauté du critère médical, et rappel des contraintes organisationnelles sans remise en cause de l’accès en situation de nécessité vitale.
La privatisation y est abordée avec de fortes réserves : risques d’inégalités, d’augmentation des coûts et d’atteinte au principe d’universalité. Les hypothèses de partenariats public-privé ne sont évoquées qu’à condition d’un encadrement strict et d’une régulation publique forte, soulignant que si ces choix relèvent de décisions politiques, celles-ci ne peuvent entrer en conflit avec l’éthique.
Grok est-il ce « voyou de la classe » que l’on soupçonnait ? La réponse est nuancée : il l'est par dessein.
Un consultant brillant, mais imprévisible
En définitive, Grok est-il ce « voyou de la classe » que l’on soupçonnait ? La réponse est nuancée : il l'est par dessein. Là où les autres IA s'efforcent de lisser leurs réponses pour ne froisser aucun consensus, Grok prend le parti de la disruption. Toutefois, en médecine, la provocation ne fait pas bon ménage avec la recherche de connaissance, d’aide au diagnostic ou à la prescription. Si sa capacité à traiter les signaux faibles en temps réel via X (ex-Twitter) en fait un outil de veille fascinant, son mépris affiché pour les filtres et son cadre juridique encore flou au regard du RGPD imposent une prudence déontologique absolue.
Recommander Grok aujourd'hui reviendrait à introduire un consultant brillant mais imprévisible dans un conseil d'éthique: son avis est stimulant, mais… Si Grok était un personnage littéraire, on le comparerait volontiers à la description faite par Oliver Sacks du neurochirurgien Carl Bennett [1] atteint d’une forme sévère du syndrome de Gilles de la Tourette : irréprochable au bloc opératoire et lors du pilotage de son avion privé, mais ingérable dans sa vie quotidienne. Multipliant les embardées de comportement soudaines, les vociférations, les lancers compulsifs d'objets et les répétitions de mots orduriers, il devenait totalement infréquentable en privé.
Ce sera notre conclusion au moment de positionner Grok comme outil de référence en médecine. Une décision qui semble aléatoire, voire dangereuse, au vu de sa volatilité éditoriale. En revanche, le présenter comme un outil de veille informationnelle non conventionnel, à manipuler avec une extrême précaution, serait justifié pour son intérêt heuristique et pédagogique : Grok constitue un bon objet d'étude pour discuter avec étudiants, confrères et patients des tensions entre liberté d'expression, sécurité de la prise en charge et responsabilité professionnelle.
1. Oliver Sacks. Christian Cler (traducteur). Un anthropologue sur Mars. 480 pages. 2003. Seuil / La couleur des idées
Un exercice pratique
À l’adresse https://grok.com, introduisez la question suivante : « Quelles sont les recommandations vaccinales pour un nourrisson jusqu'à ses deux ans ? » Répétez ensuite l’exercice en interrogeant successivement ChatGPT.com, perplexity.ai/pro et gemini.google.com.
Ici encore et contre toute attente, Grok se révèle irréprochable, offrant un tableau de vaccinations à la fois exhaustif et actualisé, agrémenté de conseils de prévention contre le Virus Respiratoire Syncytial (VRS) pour la maman et le nourrisson. Il y ajoute des conseils de rattrapage si des doses ont été manquées, une évocation rassurante pour les effets secondaires soulignant que les bénéfices l'emportent largement sur les risques, ainsi que les conditions de remboursement. Similaires en objectivité et exhaustivité sont les réponses de ChatGPT et Perplexity Pro, Gemini ne proposant qu’une version plus ramassée mais centrée sur le patient sous forme de conseils d'ami : ne pas oublier le carnet de santé, demander au médecin une prescription pour des patchs anesthésiants à poser une heure avant l'injection et une prescription de paracétamol (plus beaucoup de câlins, sic) en cas de petite fièvre.